• 16 Septembre 1943

    Pour une fois, je crois que je vais employer les vrais noms et prénoms, après tout qu’importe, soit ils sont déjà morts, soit il s’en faut de peu.

    Ce matin du 16 Septembre, Léone n’a qu’une idée en tête : aller au cinéma voir avec sa copine, sa grande copine Anne, le film « Monsieur la Souris » qui passe au Katorza. Oui certes, mais sa mère y met condition : tu viens d’abord avec moi faire la queue chez Brunner, j’ai des bons pour du tissu, il ne faut pas rater ça. Ce n'est même pas pour elle mais pour une amie restée à la campagne.

    Nous sommes à Nantes, nous sommes en 1943. Brunner est « le » magasin de textile, l’occupation a engendré les bons. On fait avec.

    Léone a dix-sept ans depuis quelques semaines, c’est donc une gamine. Oui, je sais, de nos jours à dix-sept ans on est déjà plus qu’ado, mais je répète nous sommes en 43, et j’y insiste ce n’est qu’une gamine. Nous sommes mi-Septembre, la rentrée n’a pas encore eu lieu, après elle ne pourra plus : occupera son premier poste (instit’ dans le privé, faute de continuer des études). Loin de la ville, à la campagne, chez les sœurs, rassurant.

    Léone accepte : elle accompagne sa mère, mais n’en profite pas moins pour mettre sa « jolie robe blanche qu’elle a brodée elle-même ». Puis patiente : les queues sont lentes. Vient l’achat et la séparation, bises de part et d’autres et puis séparation. Maman rentre chez elle, Léone va chez sa copine. D’autant que c’est pas loin : une rue (la rue du Calvaire) à monter, la copine n’est pas chez elle, elle est chez la tante Paule, même que, ce faisant, on passe devant le magasin « Aux frères provençaux » du père de la copine, l’épicerie fine de l’autre côté de la rue du Calvaire.

    Léone est gamine et, par là, inconsciente. Il y a quelques temps, prise de je ne sais quelle stupide envie, elle a arboré avec une (autre) copine du bleu-blanc-rouge sur son corsage. Et, dans cet accoutrement, a paradé Place Royale. Fureur d’un milicien qui passait. Sans conséquence : même un milicien de l’époque était capable de voir l’innocence stupide de deux gamines. Les a engueulées, sans plus. Se le sont tenues pour dit. Gamine, certes, mais les hormones sont là ! Et quand elle voit passer sur le boulevard devant sa fenêtre de séduisants jeunes, beaux et blonds soldats allemands, ne peut s’empêcher d’admirer à la fenêtre. De sourire, complaisamment. Scandale du père, vieux militaire, scandale de la mère, fermeture de la fenêtre, innocence de la gamine.

    Donc, on remonte la rue, on retrouve Anne et on va (c’est à 500 mètres) au Katorza. Pour les jeunots actuels, une séance de cinéma à l’époque c’est long : on a un premier film (peut-être docu, peut-être court-métrage), puis les actus, puis un entracte. Et enfin, le film commence. Il est 16h35 quand, soudain, retentissent les sirènes d’alarme.

    Soyons clairs : cela fait, depuis le début de la guerre, 320 fois que cela est arrivé ! Je parle des alertes. Si vous faites le calcul, ça nous en fait une en moyenne tous les 3 jours ! Et « seulement » 10 bombardements réels. Certes il y eut une soixantaine de victimes, mais bon, y a-t-il là de quoi paniquer ? D'ailleurs, le plus souvent c'est la ville de St Nazaire à 60 km qui est visée.  La plupart des Nantais ne font même plus gaffe aux consignes de la Défense Passive (abris, etc.). Mesure évidente, le cinéma est évacué. Léone ne verra jamais « Monsieur la Souris »  (même plus tard dans son vieil âge). Et alors que faire ? Hésitation. Aller boire au troquet voisin, aller se promener, … ? Finalement, Anne décide : « Non, il faut mieux aller chez Tante Paule, elle va nous attendre. Ça la rassurera ». Et donc 500 nouveaux mètres en sens inverse.

    Rendu chez la tante Paule sans encombre, que fait-on ? On boit le thé. Ladite tante est ravie, Anne est comme chez elle, et Léone, d’un milieu social très inférieur, admire le décor, en particulier ce petit meuble vitrine où trônent de si jolies porcelaines. Faut dire : Léone est très fière d’être admise comme une égale dans ce milieu bourgeois, elle, fille de (petit) militaire et de femme au foyer sans grands revenus.

    Et puis soudain, ça commence. Les bombes tombent. Premier réflexe ? Se précipiter à la fenêtre pour voir comme c’est beau : « Oh, regarde ! ». C’est comme lors d’un feu d’artifice : « Oh, la belle bleue ! Oh, la belle rouge ! … ». Les deux gamines observent avec admiration et fascination, les bombes qui descendent sur la ville. Quand je dis les bombes tombent, précisons : elle tombent à 100 mètres ! Des gamines inconscientes je vous dis. La tante Paule, plus sérieuse, les retirent de la fenêtre et les planque dans un placard qui fait angle : « Tu vois, comme ça, dit Anne rigolarde, si ça tombe sur nous la porte nous abritera ! ».

    Ouais. La rue du Calvaire dont j’ai parlé tout à l’heure, commence à se détruire. Les murs s’effondrent, les balcons où des gens se sont entassés, s’écroulent, les issues se bloquent.

    Le magasin « Les frères provençaux » est mitoyen d’un autre, bloqué. Les filles qui y travaillent n’en peuvent pas sortir. M. Guilloteau, le père d’Anne, défonce le mur à coup de (grosses) boites de conserve et extirpe de justesse les vendeuses. Puis se précipite vers l’appartement de tante Paule. Il est temps, l’appartement commence à prendre feu. M. Guilloteau monte comme un fou, ordonne (et d’un ton qui ne supporte pas l’indécision) à tout le monde de sortir et de monter dans une fourgonnette qu’il a là : « Et je vous interdis de vous retourner ! » tonne-t-il. La fourgonnette est militaire (je crois) et on rabat les bâches (faut pas qu’elles voient ça) et on fuit.

    On fuit le centre de Nantes qui se dévaste à grande vitesse. On atteint la maison d’Anne. Puis de là, Léone finit par rentrer à pied, c’est tout près, vers chez sa mère.

    Sa mère. Bien sûr qu’elle s’est déjà inquiétée. L’est venue chez les parents d’Anne, n’a pas osé entrer. Milieu social je vous dis. L’est rentrée chez elle. Là, elle se re-décide à y aller, et en chemin, dans de petites ruelles, croise sa fille et voit « la jolie robe blanche qu’elle a brodée  elle-même » tachée de rouge, tachée de sang : « Ma p'tite fille, t’es blessée ? ».  Et Léone, inconsciente, « ben non ». L’a dû se salir, comme ça, au contact.

    La mère s’est inquiétée, mais l’a pas été la seule ! Le père, je l’ai dit, est un ancien militaire retiré de l’active pour cause de maladie (gagnée en 14-18 en captivité !). Là, il a un poste de bureau dans un hôpital militaire. Et les blessés et les morts commencent à affluer. Et soudain, sur un brancard, il croit reconnaître le manteau marron de sa femme qu’il sait avoir été rue du Calvaire ! T’imagines ? 20 ans plus tard, quand il en parlait, pouvait pas empêcher l’émotion de le submerger.

     

    Léone c’est ma mère. Anne est morte y’a deux ans et demi.

    Ce jour-là il y eut, à Nantes, environ 1000 morts. J’ai vu les photos de la rue (la rue Lafayette qui donne sur la rue du Calvaire) où était l’appartement de tante Paule. Décombres.

    Étaient sans doute visés les installations portuaires et les chantiers navals, mais, vu de 3000 mètres d’altitude, une rue rectiligne comme la rue du Calvaire et un quai, ça se ressemble, et les Américains bombardaient de très haut.

     

    Mon père (futur père) lui travaillait à l’époque auxdits chantiers (histoire d’échapper au STO), enfin un des chantiers : les Chantiers de la Loire (à l'époque il y en avait plusieurs sous l'autorité de la Kriegsmarine !). Il y eut quelques bombes qui tombèrent sur le port et tout près des chantiers, même que l'une d'elle, ou plutôt son souffle, fit voler le tablier de mon père par dessus sa tête ! Mais bon, quelques bombes seulement, pas de quoi se rendre compte des vrais dégâts. Sauf que. Sauf que le soir pour rentrer chez lui, il est passé Place de l’Écluse, au bas de la rue du Calvaire, et, là, il a réalisé. Vraiment.

     

    Je vais vous ajouter un élément anecdotique : parmi les bombardeurs, il y avait Clark Gable (pour sa dernière mission d’ailleurs). Devinez quel a été le premier film que Léone a été voir après la Libération. Oui, c’est ça : « Autant en emporte le vent ». Rhett Buttler, enfin Clark Gable quoi. Faut dire que ça faisait cinq ans que les Français attendaient de le voir CE film !

     

    La rue du Calvaire, après :

     


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  • Commentaires

    1
    Jeudi 3 Octobre 2013 à 15:22

    Quelle horreur!! Elles ont eu de la chance ces gamines face au milicien!! Celui etait moins con que les autres...Tu racontes bien, comme d'hab, on s'y croirait. J'ai lu un bouquin que je vais devoir relire pour en parler,ces temps ci, mes neurones fichent le camp à toute vitesse..et il ya notamment le bombardement de Berlin...Là aussi, il faut s'accrocher!!

    Quelle connerie la guerre, oui! Mais le probleme est que les Hommes ne savent faire que ça. 

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