• Boules de poils : Arsouille.

    Arsouille. Ce fut son nom presque immédiatement. Dans ma famille « arsouille » veut dire « qui n’arrête pas de boire ». Je sais, ce n’est pas le sens officiel. N’empêche que c’est comme ça que se fabrique la langue : à coups de parlers familiaux et locaux. En plus, c’était un « private joke » avec ma copine de l’époque que j’avais croisée un jour dans un bar en train de boire un pot et que j’avais, naturellement, traitée d’ « arsouille ». L’avait surpris, puis amusé. Y’a des tas de façons de draguer.

    Arsouille c’était un lapin nain, pardon une lapine naine, que nous avait refilée (la vache !) une copine instit’ qui en élevait, à titre éducatif, dans sa petite classe de primaire d’une bourgade. Comme il y avait 4 enfants en bas âge à la maison, les 3 de la copine et la mienne, savait bien qu’on pourrait pas dire non. On n’a pas dit non. D’ailleurs lesdites mômes  ont été très fières un jour d’emmener Arsouille à l’école, dans sa cage qu’elles portaient comme le Saint-Sacrement, pour la montrer aux autres élèves (avec l’accord des maîtresses).

    Les premiers temps, on a contenu ladite Arsouille dans cette cage spéciale petit bestiau, munie entre autre d’un biberon qu’elle n’arrêtait pas de téter : d’où son nom. Mais ça n’a pas duré : on la sentait trop à l’étroit, s’y réfugiait, c’était son antre, mais explorait le reste de la maison sans vergogne. Et donc Arsouille avait accès à toute la maison, 3 étages. La cage était son refuge et son dortoir, sans plus. Ben, un lapin nain ça monte les escaliers sans problème, mais ça les descend difficilement. Une semaine j’ai confié la garde d’Arsouille à un pote, je voyageais : la petite saleté s’est réfugiée au troisième étage sous un lit ! Vous dis pas le mal que le pote a eu pour la récupérer et la redescendre.

    On pourrait  croire qu’un lapin nain, c’est con, que non point. D’abord ça connait son monde et ça a ses préférences. Gustatives entre autres : préférait nettement les granulés aux feuilles de salade, aux fanes de radis ou aux pissenlits du jardin, par exemple. Quant aux biscuits du supermarché local, c’était son délice ! J’étais obligé de la rationner. Dans le jardin, quand on l’y lâchait de temps à autres, bougeait peu, sauf au moment de rentrer : là, c’était on joue à cache-cache. Ma fille courrait après et elle se dérobait, le plus longtemps possible.

    Puis j’ai éjecté la copine et ses trois mômes, et même la mienne de môme a fini par voler de ses propres ailes ailleurs pour continuer ses études. Me suis retrouvé en tête à tête. Lui a parfaitement convenu : c’était moi son copain. Certes c’était ma fille qui lui coupait les ongles lors des ses, de plus en plus rares, visites : les griffes de lapin, ça s’use dans la nature mais pas assez en intérieur. D’ailleurs elle l’aimait bien (et c’était réciproque), mais son vrai pote c’était moi.

    Y’avait un rite. Le soir souvent en chaussons et sans chaussettes l’été, je regardais assis sur mon fauteuil la télé. Soudain je sentais un chatouillis sur mes talons, c’était Arsouille ou plutôt ses moustaches qui venait me faire un câlin. Un guili-guili si vous préférez. S’ennuyait toute seule.

    Autre rite, le quart d’heure de swing ! Soudain, sans motif apparent, elle décidait de courir à travers tout le rez-de-chaussée y compris en bondissant sur le canapé. Jamais pu la réfréner.

    Tiens le canapé : un jour elle a décidé que c’était le refuge idéal. L’en a creusé l’arrière (invisible du salon) et s’y est aménagé comme une tanière. Je vous dis pas l’état final du canapé.

    Gandhi c’est un rigolo. Un lapin nain est plus efficace. Arsouille avait décidé que les chats n’avaient pas le droit d’entrer dans la maison. Question de principe : la maison c’était à elle. Sauf qu’un lapin c’est un non-violent à la puissance dix. Comment faire ? Comme Gandhi : on se couche sur la voie ! J’ai vu moult fois, Arsouille se coucher à l’entrée de la porte du jardin, peinarde, là, occupant la moitié de l’espace d’entrée et ne bougeant pas : ben les chats n’osaient pas franchir. Je vous dis Gandhi et ses voies ferrées c’est un rigolo : un seul lapin nain est plus efficace que mille hindous réunis.

    L’âge venant, elle n’a plus monté les escaliers, s’est contentée du rez-de-chaussée. L’a envahi. Une remarque triviale : le caca de lapin est encombrant, sortes de minuscules pastilles répandues un peu n’importe où, mais faciles à nettoyer. Par contre, le pipi de lapin c’est puant. Et tout aussi répandu. Le nettoyage est plus délicat. J’ai même encore, 12 ans après son décès, une partie de mon sol de cuisine définitivement détérioré par.

    Un lapin (nain ou pas) ça a des incisives coupantes. Mes doigts en ont parfois fait les frais (involontairement : l’avait dû prendre ça pour un carotte que pourtant elle n’aimait guère, n’empêche : ça fait mal). Mais ça ne mord pas que les doigts les incisives, ça mord aussi les fils électriques. Coupé net le fil, mieux qu’avec la pince idoine. Coup de chance pour elle, elle a mordu en aval de l’interrupteur et la lampe était éteinte, sinon kif-kif chaise électrique. Autres victimes : les papiers peints ! Tout mon rez-de-chaussée a été dévasté sur une hauteur d’environ 50 cm par Arsouille. Se débrouillait pour décoller le bas puis tirait dessus, lambeaux, partout !

    L’a fini par devenir au trois-quarts aveugle : fallait que je lui mette ses biscuits adorés sous le nez pour que, les sentant, elle les grignote. L’a continué par avoir du mal à marcher : train arrière en vadrouille, plus de quart d’heure de swing mais encore des guilis-guilis sur les talons. Puis elle est morte sous le fauteuil où elle venait me faire ses guilis-guilis. Fin 2000. L’a pas connu le XXIe siècle. Repose dans le jardin dans une fosse, sous l’herbe et sous les fleurs.


  • Commentaires

    1
    Mardi 11 Décembre 2012 à 19:08

    Je reconnais bien certains traits de mon Pilou d'amour .Ma fille peut le faire manger, changer sa cage, le gratouiller, rien à faire c'est moi qu'il a choisie.Mais lui, il ne deteriore rien. Sage comme une image , c'en est même bizarre...Il y a bien le canapé qu'il semet à mordre et à gratter comme un fou de temps à autre mais il suffit que je lui dise "non" et que je le ramène contre moi pour le caresser pour qu'il arrête..

    Par contre je peux t'assurer que tous les lapins ne sont pas Gandhi....L'arsouille :)  de Poulichka (si tu vas voir sur mon blog, il y a des photos dans la colonne de gauche) elle c'était Attila puissance 10! Tout y est passé ! Fils, papier peint, crottes et pipis partout, pas de calins ni de guiliguilis,mauvaise avec l'autre lapine, Mirabelle, elle l'a tellement mordue que la pauvre avait des plaies infectées et ses belles oreilles de bélier à jamais fendues...

    La seule qui lui tenait tête c'etait le cochon d'inde de ma fille!!! Ahurissant!! 

    On a perdu le cochon d'inde (les lapines ont été données...creve coeur mais à l'époque, seule solution à mes yeux) il y a quelques mois, arriere train paralysé,os calcifiés...Les derniers moments des animaux ne sont pas mieux que ceux des humains.Je ne veux pas penser à la mort de mon Pilou, il y a le temps, il a 5 ans! (oui, je sais, ça commence à faire tout de même) 

    2
    Mercredi 12 Décembre 2012 à 18:58

    Chez nous arsouille veut dire "plaisantin"

    Je ne sais pas comment sent le pipi de lapin et je ne tiens pas à découvrir

    ;-)

    3
    Mercredi 12 Décembre 2012 à 19:39

    En français (argotique), le sens officiel de  'arsouille'  c'est  'voyou et débauché'.

    Mais je répète, la langue n'est pas d'un bloc ! Par exemple, le mot  "pétasse"  (officiellement = putain) est vu comme très injurieux dans certains endroits et beaucoup plus légèrement dans d'autres. Mêmes proches : à Nantes où je suis né, ça veut dire "jeune écervelée point trop fine", et à St Nazaire où je vis depuis plus de 35 ans et qui n'est qu'à 60 km de Nantes, c'est une injure mortelle.

     

    4
    Jeudi 13 Décembre 2012 à 10:16

    @ Kri Le pipi de lapin ne sent pas trop fort quand il sèche. C'est en période de rut que ça sent le plus en fait.

    Et oui, le sens 1er du terme est bien"voyou", mais ensuite il a évolué et il y a une plaisanterie derrière, comme "coquin".(Et un coquin, c'etait quoi au départ? un voyou...)

    J'aime la richesse de la langue française et je rage de la voir supplantée par des termes anglais ou mal utilisée.Tiens, le "trop" ( c'est trop bien) j'urticaire (je sais , terme inventé) 

    5
    Jeudi 13 Décembre 2012 à 11:34

    " J'urticaire ", je retiens !

    Parce que c'est là aussi comme ça qu'avance la langue, qu'elle reste vivante : en inventant ou détournant des mots.
    Je suis d'ailleurs coutumier du fait.

    Même le verlan j'apprécie, surtout que c'est pas jeune (déjà grec : morphê, et latin : forma). Alors des mots comme "keum" ou "meuf" ou "keuf", j'aime : c'est du français.

    Je ne suis pas contre l'adoption par la langue française de mots étrangers (anglais, arabes, tout ce qu'on veut) s'il ne viennent pas doublonner ou remplacer des mots déjà existants, et donc appauvrir la langue. Alors gas-oil, chouïa, etc. j'utilise.

    Et j'aime pas les intellos qui veulent à tout prix en franciser la forme : je n'écris jamais gazole, toujours gas-oil (avec deux prononciations licites : 'gazoile' ou 'gazoyle'.

    Le contre-exemple : decade.
    En français 'décade' veut dire période de dix jours, en anglais 'decade' veut dire dix ans. Mais le français à "décennie" que n'a pas l'anglais.

     

    6
    Jeudi 13 Décembre 2012 à 13:23

    Me vient un autre exemple de sens adouci.

    J'étais, avec mon ex et ma fille de 8/9 mois, en voyage en Allemagne. Et un jour où je traitais ma pitchoune de "espèce de p'tite canaille" ou "alors ma canaille", comme souvent, une copine allemande qui parlait un peu français fut très choquée : "Comment tu traites ta fille !".
    Ne connaissait que le sens exact du mot "canaille", pas le sens affectueux qu'on peut lui donner.

    Je lui ai expliqué. Et vive l'Europe !

     

    7
    Jeudi 13 Décembre 2012 à 18:59

    Sachant que des mots français descendent de l'arabe..Inventons des mots mais de grâce ne detournons pas le sens ! Les jeunes ne font pas attention à ce qu'ils disent.Du coup la communication devient difficile.

    Pour meuf, keuf and co , laissons ce langage à ceux qui veulent l'employer .Ne le mettons pas dans la langue courante , admise sinon j'imagine les copies des profs de français! Et quelqu'un qui ira en entretien d'embauche avec de tels mots se fera mal voir.Je ne dis pas de continuer de parler comme au XVIIIeme siècle mais les termes dénotent le rang social .C'est comme ça.Le verlan est le langage des arsouilles , pas celui de ceux qui veulent travailler et s'élever dans la société.

    Je ne francise pas non plus.Respectons le mot et son origine ou alors ne l'employons pas!

    Quand je dis que le Français est plus subtil que l'anglais (Décade)..(je te vois faire des bonds!) Sans meme aller jusqu'en Allemagne, va en Belgique.Les termes ne sont pas les mêmes , c'est assez savoureux d'un coté comme de l'autre...

    8
    Jeudi 13 Décembre 2012 à 19:37

    Oui et non.

    Il y a ce qu'on appelle les niveaux de langue et qu'il faut respecter. Donc dire aux mômes que meuf ne s'utilise pas sur une copie mais que ce n'est pas un "gros mot" pour autant, comme les abbréviations par exemple !

    Je prends un exemple, tu sais ce que veux dire "c'est loufoque", je suppose. Passé dans la langue commune, c'est pourtant de l'argot des bouchers parisiens du début du XXe siècle : le louchébèm.
    Principe : comme en verlan tu inverses les syllabes donc boucher devient ouchébe, puis tu ajoutes un "l" devant on en est à louchébe, et tu as le droit (mais pas l'obligation) d'ajouter un suffixe de ton choix, ici les mecs ont choisi : èm.

    Application : tu pars de fou, tu passes par ouf (tiens comme en verlan actuel), tu rajoutes le "l" devant, et t'obtiens "louf" et y'en a qui ont rajouté 'oque' donc "loufoque".

    Et il y a plein de mots parfaitement corrects du français actuel qui ont des origines semblables (et parfois très anciennes).

    Donc, ne pas être frileux sur la langue. Mais bien marquer les étapes.

     

    9
    Vendredi 21 Décembre 2012 à 20:00

    Jusqu'à quels sommets d'échange dignes d'un Claude HAGEGE peuvent entraîner les facéties d'une petite boule de poils espiègle !!!!

    Dans le Midi, dire d'une fille "quelle belle garce" n'est vraiment pas un compliment ; tandis que je ne sais plus où, quelle belle garce signifie quel beau brin de fille !

    Là, je l'ai mis mon grain de sel !

    10
    lulette Profil de lulette
    Vendredi 4 Janvier 2013 à 20:01

    Très belle, douce et joyeuse année à toi, Leoned! Et mille bises.

    Dans ma famille, on utilise le verbe "s'arsouiller" pour dire "picoler". Ton Arsouille portait bien son nom, avec ses addictions! hi hi!

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