• Contre le pour

    La préposition « pour » est une catastrophe sémantique.

    Bien sur qu’elle est indispensable, mais nous avons une tendance à étendre son usage de manière tellement abusive que cela en devient dangereux pour la pensée.

    Je vais d’abord caricaturer :

    Prenons une vache. A quoi sert une vache ? A nous fournir de la nourriture : viande et/ou lait. De là à penser que Dieu a créé la vache pour le bien de l’homme, il n’y a qu’un pas. Vite franchi par certains d’ailleurs. Où est le piège dans ce qui précède ? En deux endroits : d’abord dans l’usage abusif du mot « servir » (A quoi sert une vache ?),  ensuite et surtout dans la confusion entre la vache en tant qu’animal (plus ou moins) naturel et la vache en tant qu’animal domestique. Ce qui sert à quelque chose, ce n’est pas la vache, c’est ce que nous, humains, en faisons (en avons fait). Nous avons transformé un animal réel, en outil à notre usage. C’est l’outil qui a un usage, pas l’animal. Et donc, le créateur ce n’est pas Dieu, c’est l’homme.

    Tiens, on va inventer un mot et même deux, "bernardinerie" et "bernardinesque". En référence à cette petite merveille qu’est la citation suivante :
                « Il n’y a pas moins de convenance dans les formes et les grosseurs des fruits. Il y en a beaucoup qui sont taillés pour la bouche de l'homme, comme les cerises et les prunes ; d’autres pour sa main, comme les poires et les pommes ; d’autres beaucoup plus gros comme les melons, sont divisés par côtes et semblent destinés à être mangés en famille : il y en a même aux Indes, comme le jacq, et chez nous, la citrouille qu’on pourrait partager avec ses voisins. La nature paraît avoir suivi les mêmes proportions dans les diverses grosseurs des fruits destinés à nourrir l'homme, que dans la grandeur des feuilles qui devaient lui donner de l’ombre dans les pays chauds ; car elle y en a taillé pour abriter une seule personne, une famille entière, et tous les habitants du même hameau. »
                                                                                                                             [ Henri Bernardin de Saint Pierre ] - Étude de la nature XI,
    1784

     
    Je désignerai désormais de bernardinerie toute assertion de ce type et qualifierai de bernardinesques les situations du genre.

    J’entends par là toutes ces phrases que l’on croise constamment qui voient dans la fonction dévolue à telle ou telle chose la cause de cette chose. Et elles sont fréquentes, très fréquentes, même si on y est tellement habitué qu’on a parfois du mal à les débusquer. Je sais y’a déjà un mot en Français pour ça, téléologie, voire cause finale, mais je préfère les miens, sont plus jolis.

    Essayons d’en lister quelques exemples :
    « Les Africains ont la peau sombre pour être mieux protéger des UV, là où ils vivent l’ensoleillement est plus fort et la mélanine protège des UV. »
    « L’hiver, l’hermine change de couleur et son pelage qui était brun devient blanc pour ne pas être vue sur la neige. »
    « Certains acacias d’Afrique lorsqu’un herbivore mange leurs feuilles, émettent une substance pour prévenir les autres acacias. »
    « Les crabes disposent tous de cinq paires de pattes dont la première est modifiée pour former une paire de pinces. »
    etc.

    On remarquera que, d’un point de vue factuel, ce que disent les phrases ci-dessus n’est pas faux. C’est la manière de le dire qui est fausse. J’explique juste sur un des exemples, pour les autres ce serait pareil : les hermines dont le pelage avait tendance à blanchir, ont mieux survécu et donc prospéré dans leur environnement montagneux enneigé l’hiver. Donc c’est leur descendance qui a petit à petit envahi la niche.

    Dire qu’il m’est arrivé de trouver de telles phrases dans des ouvrages sérieux sur l’évolution. Je sais bien que dans l’esprit de l’auteur il devait s’agir d’un simple raccourci d’expression, mais les effets sont parfois dévastateurs sur un public non averti.

    Plus général maintenant :

    Axiome : Une des caractéristiques de l’homme en tant qu’espèce c’est de fabriquer des outils et de s’en servir.


    Fabriquer un outil signifie : avoir une intention d’usage, sélectionner un objet naturel, le modifier éventuellement pour qu’il permette l’usage envisagé.

    Une fois fabriqué, l’outil sert pour quelque chose. Et seul un outil sert pour quelque chose. Je veux dire par là que toute utilisation, hors du contexte outil, des mots « servir » et « pour » est abusif.

    Je reviens sur l’idée de Dieu : un des fondements de cette idée est l’usage abusif du pour. C’est l’idée saugrenue, ou à tout le moins invérifiée, que tout ce qui existe a une « fonction », a une « utilité », a un « sens », a (donc) été « créé ». Qui dit créé, dit créateur.

    On m’objectera que je ne parle là que du Dieu judéo-chrétien, créateur. Qu’il existe des visions plus élaborées de l’idée de Dieu. En fait non : toutes se ramènent en dernière analyse à donner un « sens » au monde, une « signification » à l’existence (la notre, et celle des choses). Et toutes sont une extension abusive du concept d’outil.


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  • Commentaires

    1
    Samedi 29 Décembre 2012 à 16:18

    Bonjour Leoned,

    Je viens de lire ton texte "pour" m'instruire un peu et "pour" méditer... En fait, je médite aprés lecture, car j'ai de l'intérêt pour ce que tu as écrit...

    Je doute d'avoir tout enregistré  et compris, mais c'est un sujet qui mérite réflexion...

    Alors, Noël s'est bien déroulé?

    Bonne journée

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