• Le phoning est une épreuve quasi quotidienne. On s’en rend d’autant mieux compte quand, comme moi désormais, on passe une grande partie de sa journée à domicile : heureux laborieux que vous êtes, vous n’êtes appelés qu’aux heures tardives du diner ou, plus rarement, à l’heure supposée de votre pause déjeuner. Moi, c’est toute la journée.

    On a vite fait quand la communication commence par une prononciation hésitante de votre patronyme et continue par l’annonce que vous avez gagné deux magnifiques cadeaux qu’il suffira de venir … d’interrompre sans plus attendre la chose. C’est déjà plus délicat quand votre interlocuteur se présente comme appartenant à tel ou tel organisme qui, peut-être, allez savoir, vous concerne. Où ça devient franchement difficile, c’est quand l’intervention vient d’une instance plus ou moins officielle : après tout il existe de vraies communications téléphoniques.

    Mais il y a eu une fois où j’ai vraiment été très embêté. C’était les Restos du Cœur qui me sollicitaient. J’ai de vieux restes de morale et de bonne éducation qui font que, même quand je veux arrêter immédiatement la chose, je ne peux m’empêcher de rester courtois et de dire à mon interlocuteur dont la voix est à moitié couverte par le brouhaha des pupitres voisins : « Non, merci ça ne m’intéresse pas. Au revoir. » Mais là je n’ai pas pu : comment voulez-vous être vraiment sec avec une association caritative ? Je me suis fait piéger et laisser entraîner dans une discussion, justification de mon refus. Pas simple.

    Vous parlez à quelqu’un qu’y croit, apparemment ces assos emploient plutôt des militants que des centres d’appel anonymes. Qui y croit sincèrement. Et donc, quand vous lui dîtes que son action est plus nuisible qu’utile, comment voulez-vous qu’il vous entende ? A moins de lui faire un cours d’économie qui prendrait plusieurs heures, comment lui faire comprendre que toutes ces démarches – privées – d’aide et de charité ne font, en réalité, qu’aggraver le problème qu’elles tentent, sinon de résoudre, du moins d’atténuer.

    L’argument vient en face, tout de suite, imparable, fulgurant : « Oui, mais en attendant que le problème soit (peut-être un jour) résolu, on ne peut pas laisser ces gens dans cet état. On doit [morale] les aider du mieux qu’on peut.» Certes, admettons, je consens alors à aider tel ou tel que je croise ou je côtoie à l’occasion, mais de là à cautionner et entretenir toute une machinerie charitable, non, je m’y refuse.

    J’ai vu arriver en France, vers la fin des années 70 et surtout au cours des années 80, ce que je croyais être alors une exclusivité américaine : les « fondations ». Oh, la philanthropie organisée n’a jamais été complètement absente du vieux continent, mais elle restait marginale et même souvent confessionnelle. Le modèle européen avait mis en œuvre un État redistributif. C'est-à-dire qu’il confiait à la puissance publique le soin de répartir les richesses produites de telle sorte que cela atténue les disparités. Système imparfait, bien sûr, palliatif à tout le mieux, mais système qui un- fonctionnait, deux- était égalitaire, trois- permettait aux plus démunis de finir par s’en sortir plus ou moins. Ce système a un coût : l’impôt. Le modèle nord-américain, libéral, avait choisi une toute autre option. Il faisait confiance à la volonté des individus s’associant librement pour venir en aide aux autres. Ca marche aussi. Moins bien, mais ça marche, en tout cas tant qu’il y a suffisamment de « riches philanthropes ». Le problème de ce type de fonctionnement c’est qu’on lui confie toutes les tâches qu’en Europe on confiait à l’État. Pas seulement l’aide sociale, donc, mais aussi l’investissement novateur par exemple, et quand, pour quelque raison que ce soit, la « volonté des individus » se tourne plus vers l’investissement, l’aide sociale s’effondre.

    A l’époque dont je parle, le credo économique a changé. On a décidé d’abandonner le modèle redistributif pour se tourner vers le modèle libéral : époque Reagan, Thatcher, etc. Malgré de plus fortes réticences dans des pays comme l’Allemagne ou la France, histoire de traditions, le système s’y est aussi infiltré petit à petit. Moins d’impôt, moins de redistribution, moins d’investissement public, plus grande confiance en l’initiative privée pour y suppléer. Le résultat a été quasi immédiat, c’est ce qu’on a appelé très vite « les nouveaux pauvres », ce fut la recrudescence des SDF (terme plus noble que clochard qui convenait mieux maintenant qu’il y en avait tant), ce fut aussi la montée forcenée du chômage. Mais on a persisté.

    La première arrivée que j’ai repérée d’une « fondation », ce fut le Téléthon. (Je ne dis pas que ce fut la première, juste celle que, moi, j’ai repérée comme telle). Louable initiative, non ? On organise une grande kermesse de charité et cela permet de financer la recherche médicale. Comment ne pas donner devant le spectacle affligeant des petits malades ? Comment rester insensible devant leur détresse et leur espoir ? Et c’était parti pour maintenant plus d’un quart de siècle, d’autant que, télévisée, ça faisait de l’audience. Il y en eut d’autres ensuite ou en même temps, en vrac : Sidaction, Pièces jaunes, … et donc les Restos du Cœur !

    Il y a une chose frappante dans le discours sur les dits Restos du Cœur, tous les ans le message est le même : « C’est pire d’année en année. On a de plus en plus de demandes. »

    Et ça ne les interroge pas !


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