• (Épisode précédent)

    Erasmus.


                Enfin c’était pas tout à fait ça administrativement, mais en gros ça revenait au même : un an d’étude avec bourses ailleurs en Europe. Pas n’importe où en Europe : Florence, l’Italie. Quand ma fille a eu cette opportunité, devinez si j’ai été réticent ! Me suis même endetté à mort pour achever les financements.

    Les premiers mois, problèmes d’appart’, colocation, MSN, plus rarement téléphone, bref retour à Noël, virements bancaires d’urgence sur les comptes, etc. Et puis j’y suis allé, en Mai, début Mai. J’ai peur de l’avion, je ne le prends que sous Tranxène®, mais là y’avait motif à.

    Déjà Florence. Mythique. Pour aller de l’appart’ de ma fille au Duomo y’avait allez dix minutes de marche. On y arrivait par le côté et soudain, de la rue, encombrée de scooters à l’arrêt, j’ai aperçu les murs. Presque verdâtres. J’y étais. J’étais en larmes. Rien que de voir enfin pour de vrai ces murs.

    Je ne vais pas vous faire un catalogue ou un guide touristique : Campanile, Ponte Vecchio, Savonarole, les Offices, etc. , z’avez qu’à y aller vous-même. Juste un autre moment d’émotion, presque de fantastique : j’arrive à pied Piazza della Signora et soudain, au moment même où je vois le Palazzo Vecchio, éclate de la musique. Pas n’importe quelle musique, Prokofiev, Roméo et Juliette, La danse des chevaliers. (Si vous préférez, la musique de la pub d’Égoïste de Chanel)[1]. Je vous dis pas la claque : prendre ça dans les oreilles, dans le soleil, au moment même où vous mettez les pieds sur cette place, il y a de quoi croire que le Petit Jésus vous fait des farces. L’explication était plus simple : y’avait une répétition de ballet qui serait donné ce soir-là. Mais bon, gardons le fantastique.

     

    C’était un séjour d’une dizaine de jours, largement le temps de s’intégrer, de goûter une vie calme, résident, de partager des repas avec toute la bande des colocs : quatre françaises et un espagnol, y’avait eu un autre gars, mais l’avaient chassé : trop chiant. Ça causait français, plus un peu d’italien, d’anglais et d’espagnol, on se comprenait quoi. Me serais bien incrusté pour des mois. Et durant ce séjour, à la fin de la semaine, il y avait un week-end. On y avait programmé un rapide séjour à Rome. Quand même être si près … De Florence à Rome, il y a moins de 300 bornes, quelques courtes heures d’autoroute à travers la Toscane, l’Ombrie et le Latium. On est parti dans le courant de la matinée. Une des colocataires, Anaïs, restait (parait-il) pour travailler, une autre, Béa, allait flirter avec son amoureux, les deux autres, Déborah et Paco, accompagnaient d’autres potes pour aller sur la côte à la plage. Ma fille et moi, nous, on allait à Rome. On s’est tous dit au revoir dans l’appart’ à la fin des petits déjeuners. Et zou, en voiture. Magnifiques paysages, mais j’attends tellement Rome que je ne fais que les entrevoir, et pourtant quand vous passez de l’Ombrie au Latium, vous changez de nature. Je vous ai dit ailleurs qu’une de mes sources pour Rome, c’est Fellini : ça me foutait la trouille ! Allais-je trouver la Rome que je m’étais fabriquée dans ma tête ? Ou allais-je être déçu ? On arrive à l’hôtel, via Tiburtina, tout près de la Porta Maggiora, on s’installe vite fait, et je fonce. Je dis bien je fonce. D’habitude, c’est ma fille qui marche plus vite que moi, question d’âges que voulez-vous, là elle était dix pas derrière. En gros deux kilomètres à parcourir, Piazza Vittorio Emmanuele II traversée en diagonale, deux trois rues encore, un parc et ça y était, le Colisée. Il est 16h.

     

    Le Colisée, je m’en fous. C’est trop récent, pensez 70 et quelques après JC, c’est du modernisme. Bien sûr, là j’en rajoute, mais juste un peu. Et puis c’est de la faute de Goscinny et Uderzo d’abord. Quand Astérix et Obélix vont à Rome, ils voient le Colisée, même qu’ils y entrent et y combattent. En 50 avant JC ! Anachronisme ! M’énerve ! Enfin, m’énerve pour de faux, je sais très bien que les duettistes géniaux l’ont fait exprès. Mais ce jour-là, quand j’arrive devant le Colisée, j’admire, certes, je me tords le cou à regarder la hauteur, je m’amuse de l’inscription des Papes Clément et Benoît  qui se flattaient d’avoir restauré la chose pour le culte des martyrs, mais ça ne m’émeut pas vraiment. Et, petit à petit, je contourne. Et puis là …

    J’avais jamais réalisé dans mes livres et sur mes cartes à quel point c’était proche. Tout d’un coup, je la vois, là, devant moi, la Via Sacra. Qui monte. Comme dans mes rêves. J’ai à peine regardé l’arc de Constantin, je suis passé à ses pieds, et ça y était, je marchais dessus. Je montais la Via. Enfin. Je vous ai dit tout à l’heure que de voir le Duomo à Florence et j’étais en larmes. Là, c’était plus. Même pas de larme. De la pure émotion. Au plus proche c’est l’orgasme. Debout. Marchant. Buttant sur les dalles inégales. Heureux.

     

    De ma vie entière, c’est un des deux ou trois plus hauts moments que j’aie jamais vécus.

     

    On a continué à monter et obliqué à gauche, vers le Palatin. A l’époque on entrait librement. Et c’est là, sur les pentes du mont Palatin, que j’ai appris à détester les portables. Ma fille soudain saisit son portable et se met à causer. Je m’écarte. Puis elle vient vers moi : les copains qui allaient à la plage, ont eu un accident. Untel, untel et untel n’ont pas grand’ chose. Déborah est légèrement blessée. Sont à l’hosto. C’est Anaïs qu’appelait. Dis Papa, s’ils ne parlent pas de Paco, c’est qu’il n’y a rien ? On fait quelques mètres, sans trop rien voir. Et puis, la voilà qui ressaisit son téléphone. Anaïs à nouveau. Ma fille revient vers moi : « Anaïs m’a dit : Paco ? y’a plus de Paco. ». L’était à peine 16h30.

     

    On a fui.

     

    On a fui ce forum que je voulais tant voir. On a fait, je ne sais combien de centaines de mètres sans rien voir. Je suis repassé depuis sur les lieux, je n’ai rien reconnu, je suis incapable de vous dire par où on est passé avant d’atteindre une terrasse de café, pour s’asseoir, respirer, pleurer, faire le point, avaler. En moins d’une demi-heure, j’étais passé d’un des moments de plus grande extase que j’aie jamais connue à un des pires moments d’horreur. Croyez moi, ça secoue.

     

    Décision : « Je ne veux pas que ça me gâche ma Rome avec toi» m’a dit ma fille. Alors, au bout d’un moment, on est reparti. Je ne sais plus trop ce qu’on a vu les deux heures et quelques qui ont suivi. Y’a pas de photo. Les photos s’arrêtent à l’arc de Titus, ce jour-là. Tout ce que je sais, c’est que vers sept heures du soir, on était en approche du Vatican. Via della Conciliazione. Au bout Saint Pierre et sa place. Et un attroupement. Des gens, normaux : quelques touristes, mais surtout des Italiens, et qui ont l’air d’attendre. Forment comme un chemin, de part et d’autre. Alors on se mêle. Et qui arrive ? Le Pape. Fraichement élu. Benoît XVI. Qui rentre de Castel Gandolfo pour être là demain Dimanche. Et qui nous fait un petit geste de la main avec un adorable sourire. Et hop, il est passé.

     

    Quand je vous dis que le Petit Jésus vous fait des farces de temps en temps.

     

    On a fini cette journée du Samedi 7 Mai 2005, en revenant vers le centre de Rome. On a mangé dans un resto, sur une table dans la rue, un peu comme j’avais vu dans Amarcord. On a encore marché. Comme si de rien. N’empêche que trois rues plus loin, je dégueulais. Le Quirinal, la Via Nazionale, obligé de m’arrêter sur un banc je suis à bout, on continue, Stazione Termini, quelques rues un peu glauques et, enfin, l’hôtel. Dormir.

     

    Le lendemain, Dimanche, on est resté à Rome. Na ! Et on en a fait ! Entre 13h et 19h, on a visité : la basilique St Pierre (longue queue pour entrer, mais l’intérieur c’est pas mon genre, quand même voir en vrai : la statue de St Pierre, le dais, …), une pause (fait chaud : succo di mela verde),  le château Saint-Ange (angoissant mais magnifique, et la terrasse !), une pause glace et café (on est en Italie), Piazza Navona (un adorable montreur de marionnettes), le Panthéon (fermé le bougre ! pas vu l’oculus), la fontaine de Trevi (oui, j’y ai jeté des sous, ma fille aussi, on reviendra !), Piazza di Spagna (les escaliers, le monde, les fleurs, bariolée), la Trinité des Monts : Le soir tombait, magnifiques photos de Saint Pierre et du reste de Rome en contre jour. A pied tout ça. Et on n’a pas couru, on a profité, le temps s’était dilaté comme pour s’excuser. Le soir on a pris le métro pour rentrer à l’hôtel, c’est tout.

     

    Le lendemain matin, on est rentré à Florence. Affronter.

     

    (à suivre)

     


    [1] Pour illustrer : Noureev      [retour au texte]


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