• (Épisode précédent)

    Donc le Mardi, on est allé aux Musées du Vatican. Au passage, remarquez le pluriel, ce n’est pas UN musée c’est DES musées. Variés. Avant d’aller plus loin, il faut que je vous dise que pendant tout ce séjour romain, je me suis offert un mal de dos de derrière les fagots et je vous assure que ce n’est pas l’idéal pour arpenter une ville pleine de collines et d’escaliers comme est Rome. Certes le port quotidien d’une ceinture, genre corset de maintien, limitait quelque peu les dégâts, mais quelque peu seulement. Disons que ça espaçait légèrement les nécessités de pauses assises. Mais ça n’empêchait pas d’avoir mal. Du tout. C’est pour ça qu’à l’entrée j’ai pris une décision douteuse. Me suis dit : « Vas-tu tenir ? Jusqu’au bout ? Jusqu’au soir ? Pas sûr, alors quitte à, autant la faire tout de suite. » La quoi ? La Sixtine, bien sûr. Suis pas plus fin qu’un autre touriste, allez pas croire.

    Donc, après m’être procuré un plan de ces lieux labyrinthesques, j’ai visé la dite Sixtine. Apparemment tout le monde avait mal au dos ce jour-là, y’avait foule à viser. Pour y aller d’où je partais, on emprunte une suite de salles magnifiques : la galerie des cartes de géographie, par exemple. Difficile de s’arrêter pour regarder, les autres n’ont qu’une idée en tête : plus loin. Dommage, les cartes sont splendides et passionnantes, et le plafond donc. Regardaient rien les gens, fonçaient vers la porte suivante. Porte étroite, enfin plus étroite que la salle, donc léger ralentissement. Près de moi un couple de Français et elle « On va jamais y arriver ! Qu’est-ce que c’est mal fichu ! Quel … » Y’a des jours, comme ça, où j’ai un peu honte d’être Français, me suis abstenu le plus possible de parler Français ce jour-là. Dans les gens qui fonçaient, y’en avaient des rusés. Je parle pas de ceux qui se débrouillaient pour passer devant tout le monde, ça on en trouve partout, non je parle des « preneurs de photos avec le portable ». Y’en a des qui, dès qu’ils franchissaient le seuil d’une salle, et même avant, avaient le portable en l’air, à bout de bras, devant les yeux, et clic, et clic, et clic. Voyaient rien. Regardaient rien. Sauf sur leur petit écran minable. Mais mitraillaient. Pourront raconter à la tante Josiane : « Qu’est-ce que c’était beau, regarde… ! » Tristes sots, ils ont devant les yeux des splendeurs et ils en font de mauvaises cartes postales, sans même, un court instant, profiter de leurs réalités.

    On a fini par y arriver à la Sixtine, moi et la cohue. Et justement la cohue. Pour ceux qui connaissent pas, la Chapelle Sixtine est une sorte de grande boîte rectangulaire dont le sol est dallé (joliment) et dont les cinq autres faces sont recouvertes de fresques : Michel-Ange bien sûr comme chacun sait, mais aussi Botticelli, le Pérugin, Rosselli, etc. La boîte est grande, mais pas assez pour la cohue. Je le redoutais, j’ai pas été déçu. J’avais une expérience préalable, pas à Rome, à Paris. Un jour j’ai visité la Sainte Chapelle dans l’espoir d’y jouir de la beauté et du calme propice à la méditation des immenses vitraux. Ah ouiche ! Tu parles. Brouhahesque ! Pire : y’avait là une espèce de Sud-Américaine qui beuglait dans son portable, au profit de sa bru restée au pays j’ai imaginé, son admiration et son contentement d’en être, d’y être. Les gardes essayaient bien de calmer le jeu de temps en temps, sans succès, ça continuait de gueuler. J’ai fini par sortir, presqu’en fuite. Pareil à la Sixtine, sauf que les gardes italiens ont un peu plus d’autorité que les français. Toutes les cinq minutes environ retentissait un sonore « Chuuuuut ! ». Et les gens se calmaient, trente secondes, et ça repartait, crescendo. Et cinq minutes après : « Chuuuuut ! » Etc. Peuvent pas se taire les gens ?! Regarder sans dire à la belle-sœur « t’as vu comme c’est beau !».  Admirer sans commenter au profit du fiston qu’en a rien à cirer. Être là, juste.

    Suis sorti assez vite au bout du compte : y’a pas de paupières aux oreilles. J’ai quand même regardé mais, comme je ne suis qu’à moitié fan de Michou et des autres, c’était pas trop grave : ceci étant dit le Jugement dernier, c’est pas mal quand même ! (J’y suis retourné l’après-midi, y’avait moins de monde, un peu moins de bruit, mais à peine et toujours les « Chuuuuut ! »). Quand tu sors de la Sixtine, tu passes à nouveau par plein de salles. Les murs sont couverts de vitrines qui contiennent des merveilles. J’y ai vu de ces petits ivoires d’une délicatesse de facture à tomber à genoux. Des bagues de Papes ou d’évêques, je ne sais plus, un peu trop cabochon pour mon goût, mais quand même. Plus loin, une cuillère à fard, ébréchée, magnifique, émouvante quand tu penses à la personne qui, il y a si tant longtemps, a dû s’en servir. J’étais pas le seul à sortir de la Sixtine, le flot est quasi ininterrompu, devine combien regardaient les vitrines ! Z’avaient vu ce qu’il fallait avoir vu, z’étaient repus.

     Tout le Musée(s) c’est comme ça : y’a les trucs à voir, ils s’y précipitent, et y’a le reste, ils l’ignorent. Tiens dans la Pinacothèque. C’est pas le plus grand des musées de peinture du monde c’est vrai, mais il y a quand même quelques œuvres qui valent le coup d’œil. Dialogue (en Français, je me suis caché) : « - Y’a que des peintres inconnus ! – Ben oui, je connais pas – Ah tiens, si, là Cranach, ça me dit quelque chose … » Venaient de passer devant Fra Angelico et Filippo Lippi et allaient atteindre Raphaël, mais bon surtout : « Cranach ça leur disait quelque chose ». Faut voir pourquoi ! Dans les semaines auparavant, toute la presse avait parlé de l’acquisition par Le Louvre des « Trois Grâces » dudit, grâce à une souscription publique. Z’en avait entendu parler, certes.

    Il y a dans ces musées des parties presque désertée du public : musée égyptien, musée étrusque, etc. Je ne vais vous parler que d’une seule : le musée Pio Cristiano. Ce musée contient une collection d’objets paléochrétiens : des sarcophages, des bas-reliefs, des statues (y’en une de célèbre : le Bon Pasteur, la seule dont ils parlent dans les guides), … Et, dans la deuxième partie de la galerie, il y a des inscriptions (funéraires pour la plupart) écrites, pour l’essentiel, en ce vieux latin plein d’abréviations qui demande un certaine technicité pour être déchiffré. Il y a aussi des inscriptions en grecs et des inscriptions paléo juives d’ailleurs, mais ce n’est pas de celles-là que je veux vous parler. Je suis tombé en arrêt devant deux magnifiques petites mosaïques, une des rares touches de couleur de cette galerie, représentant deux personnes et qui accompagnaient une de ces inscriptions en latin. Tiens, je vous la mets l’inscription :

    FL(AVIVS)  IVL(IVS)  IVLIANVS  MAR(ITVS) SIMPLICIAE  RVSTICAE CONIVGI  DVLCISSIMAE  Q(VAE)  V(IXIT)  ANN(IS)  XVIII  M(ENSIBVS)  V D(IEBVS)  XV  FECIT MECV(M)  A(NNOS) III  M(ENSES)  II  DORMET  IN  PACE [DEPOSITA]  X  K(ALENDAS)  FEBR(VARIAS)

    Entre parenthèses, c’est le complément des abréviations. Je vous traduis, enfin pas tout à fait mot à mot, que les puristes me pardonnent, mais dans le sens :

    Moi, Flavius Julius Julianus mari de Simplicia Rustica la plus douce des épouses qui vécut 18 ans 5 mois et 15 jours. Elle fut mienne 3 ans et 2 mois. Qu’elle dorme en paix. Ensevelie le 10 des calendes de Février.

        Flavius&SimpliciaEt c’était surmonté de leurs portraits à ce Flavius et à cette Simplicia. Là, j’ai été ému. Le reste des Musées m’avait laissé quelque peu sur ma faim, de belles choses certes, intéressantes oui, mais pas de remuement du dedans de moi-même. Là, j’avais l’impression de lire en direct l’émotion d’un mari aimant, pleurant sa jeune épouse trop tôt disparue. Et c’était il y a dix-sept siècles. Même sentiment de lien direct avec les ancêtres que j’avais ressenti un jour dans une grotte préhistorique ornée. Cent et quelques siècles ou dix-sept, peu importe, l’homme est toujours là. Même.

    Plus loin dans la galerie, j’ai vu d’autres inscriptions comme ça dont une qui contenait « VIXIT  ANNIS  VIIII  MENSIBVS VIIII DIEBVS III » signée des parents. Leur gamin, aux parents, avait 9 ans 9 mois et 3 jours quand il est mort. Pleuraient. Z’étaient chrétiens, l’avaient élevé dans le respect des martyrs, DORMET IN PACE tout ça, mais pleuraient.

    Terminons par une note de gaieté. Au bout de la galerie, tu as un grand balcon d’où tu vois une reconstruction d’une partie des mosaïques qui faisaient le sol d’une salle des Thermes de Caracalla. Sympathique et même mieux : représentaient des athlètes célèbres de l’époque. Comme si le tour de ta piscine était dallé avec les images de Zizou et de Noah, quoi.

     

    (à suivre)

     


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