• Le grand Roy d'effrayeur.

    L’an mil neuf cent nonante neuf, je me suis offert un voyage d’une dizaine de jours. Le but était de m’en mettre plein les mirettes, et je l’atteignis.

    Je suis adepte des voyages par courtes étapes, trois ou quatre cents kilomètres sans plus et encore c’est beaucoup, par de petites nationales ou même, si possible, des départementales. Sillonnez la France ainsi et vous verrez, les autoroutes ne servent qu’à se déplacer. Il m’est arrivé, plus d’une fois, de me serrer sur le bas-côté de la route pour laisser passer quelque poids lourd livrant, urgemment, sa cargaison. Moi, je n’étais pas pressé, je touristais. Ainsi, un jour, m’en allant vers le sud, je dus aller de Montélimar jusques à Grasse.  Disons sud-est. J’avais le choix : d’abord sud, puis est : autoroute, ou au mieux nationale 7. Ou l’inverse. Je choisis l’inverse. Je m’engageais donc, plus ou moins au hasard, sur une route plein est. C’était l’été, faisait chaud, les fenêtres ouvertes, les champs de lavande, leur couleur, leur odeur. La route sinuait. Quelle bonne idée elle avait eu là ! Au hasard d’un  virage, je vis soudain surgir devant moi un mont, surmonté d’une ville. Une bastide, on dit. Je fus émerveillé, mais ne compris pas tout de suite : je ne savais pas ce que je voyais, juste que c’était magnifique. Je m’arrêtais. Après j’ai su, c’était Grignan, Marquise de Sévigné, enfin sa fille, tout ça. Comme ça, par hasard, parce que tu n’as pas pris la route que te disait la carte ou le GPS. Essaye.

    Mais ce n’est pas de ce voyage-là que je voulais vous causer. J’habite, vous le savez peut-être ou l’avez deviné, au bout de l’estuaire de la Loire, et je visais Fécamp. Un peu plus de quatre cents kilomètres. Déjà trop, je fis étape. À Saint-Lô. Pourquoi Saint-Lô ? Pour cause de mots-croisés. Que les Saint-Lois(es), Laudien(ne)s ou Laudinien(ne)s me pardonnent, mais leur ville ne m’intéressait que comme cheville de mots-croisés. Vous savez ces petits mots de deux ou trois lettres qui n’arrêtent pas de revenir de grille en grille, et dont les auteurs ne savent plus quoi inventer comme définition. Faudra aussi que je passe à Eu et à Ri. Bon j’y fis étape, mais c’est tout : petit hôtel, petite ballade, rue du Maréchal Leclerc, Avenue de Verdun,  d’ailleurs il était déjà tard, entretemps j'avais quand même vu le Mont Saint-Michel. Je mangeais et rentrais me coucher. Et donc, le lendemain, objectif Fécamp.

    Je frôlais les plages du débarquement, mais fis l’impasse. J’avais un but. Je franchis le Pont de Normandie et fus humilié : moi qui croyait vivre auprès d’un splendide pont suspendu, en découvrais un magnifique. Vexant. Je ne m’attardais pas au Havre, j’avais un but vous dis-je ! Étretat ! Étretat ? Pour quoi donc Étretat ? Bande de mauvais lecteurs que vous êtes ! À cause d’Arsène bien sûr ! Arsène Lupin, l’Aiguille Creuse. Vous raconterai peut-être un jour comment je l’ai découvert. Mais bon là, le but c’était d’y être. Le plus dur fut de me garer. Après, pure délectation et assouvissement de fantasmes : la falaise d’Aval, l’Arche, l’Aiguille, je les voyais en vrai ! Tout juste si je ne voyais pas une faible fumée s’échappant du haut de l’Aiguille. Me sentais Beautrelet. La plage est pleine de galets et d’éboulis grisâtres, mais je l’ai arpentée, fasciné.

    Encore vingt kilomètres et ce serait Fécamp. Va te faire lanlaire !

    Les plus malins, ou les plus vieux, d’entre vous auront sans doute compris pourquoi en mil neuf cent nonante-neuf, l’été, je visais Fécamp. La centralité. L’éclipse. 11 Août. En plein milieu de la zone obscurcie. Bien sûr, je m’y étais pris trop tard, seulement deux mois à l’avance : plus d’hôtel, plus de camping. Je ne pris même pas la peine d’emporter ma tente. J’allais à l’aventure.  Bon, ben Fécamp impossible. La maréchaussée avait bloqué les routes cinq kilomètres autour, trop de monde. Déviations. Je contournais. Braves pandores, m’ont rendu service et le savent même pas. Quelque kilomètres au-delà je tombais sur une bourgade. D’accès libre. Életot, si mes souvenirs sont bons, mais je n’en suis pas sûr (si je me trompe de nom, que ses habitants me pardonnent). J’ai bien dit une bourgade, mais z’avaient tout prévu : z’avaient même fauché des champs pour y improviser des campings. J’ai regretté ma tente. Dormi sur la banquette arrière de mon étroit véhicule, malcommode. Mais accès libre aux toilettes. Plus loin un bar et petit déjeuner. Et surtout, tout un champ, au bord de la falaise, dédié au spectacle. Le monde s’y pressa et commença de lever le nez. Dont moi.

    Le temps était médiocre pour ne pas dire exécrable : nuageux. On allait tout rater. Je suis sûr que tout le monde, moi compris, priait en cachette pour que. J’ai dit : au bord de la falaise, donc on voyait la mer et les quelques dingues qui avaient préféré essayer de voir la chose depuis un bateau. La mer c’était à l’ouest et l’éclipse en viendrait, donc on y regardait. Que des nuages. Et puis … soudain venant avec l’obscurcissement qui accourait du large, une trouée se fit. Peut-être y a-t-il là quelque explication scientifique, je ne sais, mais je vis. Je vis le soleil noir. Et ce n’est pas une expression toute faite ! Allez y voir, je vous jure que c’est ça. Le soleil qui est noir. Et le froid. Et les étoiles qui apparaissent, Vénus la première. Oh, ça dure pas longtemps, peut-être deux minutes, mais putain quel pied, quelle extase ! J’en ai les larmes aux yeux rien que d’y repenser.

    Quand la lueur revint, qu’il fallut remettre les lunettes filtres, je pus baisser les yeux. Dans le champ d’à côté, les vaches s’étaient couchées. Je croyais ça légendaire, que non point, je l’ai vu. J’ai eu un franc succès quand, quelques mois plus tard, j’ai raconté la chose à mes élèves. M’ont même fait un dessin de vaches endormies.

    L’étape suivante c’était Giverny. La maison de Monet. Il y a trois choses à voir chez ce brave homme. D’abord sa maison elle-même. Mouais, peut-être ne datent-elles pas de lui, mais si oui, il avait plus de goût pour les couleurs de ses tableaux que pour celles de ses murs. Pas passionnant et on est à l’étroit. Oui, mais les estampes ! C’est comme si on n’avait laissé aux murs que les moins passionnantes et puis, à l’étroit je vous ai dit : allez donc admirer une estampe japonaise le nez dessus pour cause d’escalier exigu ! Je sortis.

    La deuxième chose à voir, c’est le jardin devant : « Le Clos Normand ». Jardin de fleurs. Oui mais 11 Août ! et plus guère de fleurs. Il faudrait repasser au printemps. L’éclipse était mal programmée.

    Vous traversez la route et vous accédez au « Jardin d’Eau ». Et alors là, oui. Le lac, les saules pleureurs, les glycines, le petit pont et les nénuphars. Oui je sais, on dit les nymphéas, mais moi j’aime encore mieux ce joli mot de nénuphar avec son « ph » usurpé. Là, vous pourriez y rester des heures sans une once d’ennui, pour peu que la bavardage, parfois intempestif, des autres visiteurs ne vous agresse pas trop. Il faut marcher. Un peu. Puis s’arrêter. Vous avez fait dix mètres et tout est changé : la lumière, les couleurs, les reflets. Pause. Et à nouveau dix mètres. Pendant des heures. Non pas que ce soit immense, mais même si vous revenez à un endroit déjà visité, c’est le soleil qui lui a bougé.

    Comme je l’ai dit au début, le thème du voyage c’était : voir. J’avais bien commencé, une éclipse et Giverny. Mon étape suivante c’était l’Orangerie à Paris : « Les Nymphéas », voir ce qu’avait vu Monet après l’avoir vu moi-même. Je pris donc la route de Paris, mais, comme je vous l’ai dit, pas l’autoroute, les départementales, rien ne pressait. Au contraire, j’avais dans la tête tant d’images et de couleurs qu’il fallait digérer. Je n’en eus pas le temps. Au détour d’un virage, un méandre de la Seine et un spectacle magnifique. Une rive boisée entrecoupée de falaises crayeuses. Je devais m’arrêter : même sur une départementale, on roule trop vite pour pouvoir admirer. La Roche-Guyon. Il y avait un château, raison de plus, La Rochefoucauld. Je ne l’ai pas visité, j’ai juste été auprès le voir. Et, en repartant, ai manqué de me ruiner le tibia dans une chaîne qu’un édile précautionneux avait tendue fort bas entre deux piles de pierre : impossible aux voitures d’accéder, mais le piéton enjambe sans mal. Oui, du moins si le piéton n’est pas absorbé à contempler et regarde où il marche. Enfin, cela fit rire une bande de gamins qui traînaient là. Mais c’était la Seine que je voulais voir, j’y descendis. Un mail. Une promenade arborée qui longe la Seine au sommet d’un méandre. Marcher lentement quelques allers-retours et contempler. J’ai revu ma falaise et ses arbres autour. La rive d’en face, boisée elle aussi, mais plus basse. Et la Seine qui passe, là peinarde. Une péniche qui remonte lentement vers Paris. Petits instants de paradis.

    J’atteignis quand même Paris et y dormis. Puis l’Orangerie aux Tuileries. Les Nymphéas, donc. Pas seulement ceux qui y sont à demeure, il y avait une exposition. Je vous parlerai de l’art une autre fois, mais cet exemple reviendra c’est sûr. Comment quand vous voyez ce qu’a montré le peintre, c’est à la fois revoir ce qu’on a vu et voir tout autre chose. Et le plaisir est double.


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