• Mimétique, économique.

    J’ai évoqué dans un texte précédent[1] diverses conséquences qu’avaient à mon avis le niveau de théorie de l’esprit ou d’intentionnalité auquel était parvenue l’espèce humaine. En voici deux autres :

    D’abord, la mimesis.

    Quand René Girard[2] parle de la mimesis acquisitive, il me semble qu’il l’assimile plus ou moins au mimétisme qui existe déjà chez d’autres espèces animales. Mais alors pourquoi chez l’homme cela débouche-t-il sur la « crise mimétique », alors que chez les autres animaux cela ne débouche au pire que sur une grosse bagarre, le plus souvent brève et qui, dans tous les cas, se termine dès qu’un des membres de la troupe a réussi à acquérir l’objet convoité.

    Quand un groupe d’animaux (y compris humain) se trouve devant un objet convoitable (une nourriture, une femelle, etc.), il peut se déclencher en effet une compétition pour savoir qui l’aura. De plus, si, au départ, ledit objet n’a été remarqué de personne et si un membre du groupe le découvre et tente de l’acquérir, tout le monde va aussi en avoir envie. Nous sommes là dans le mimétisme. Et si aucun protocole d’attribution n’existe (dominance, politesse, …), il y aura souvent bagarre.

    Si nous prenons maintenant un groupe humain, même si l’objet n’est initialement pas convoitable, le fait qu’un membre du groupe tente de s’en emparer le rend désirable. Ce qui crée la « valeur » de l’objet n’est pas intrinsèque, c’est le désir de l’autre. On ne désire que ce qu’on vous montre désirable. Je souligne : le mimétisme animal (c'est-à-dire avant l’homme) se fait à propos de ce qui est « en soi » convoitable (fruit, point d’eau, etc.), c'est-à-dire qu’il est convoitable à lui tout seul hors de tout contexte social. Ce mimétisme existe aussi chez l’homme, mais ce qu’il y a de nouveau dans le mimétisme humain, c’est qu’un objet, a priori indifférent, devient désirable du fait de la tentative d’un autre de s’en emparer ou d’y avoir accès. Et ça, ça vient du niveau trois de l’intentionnalité : c’est parce que l’humain voit en l’autre un autre lui-même qu’il le soupçonne d’avoir la même envie, le même besoin que lui.

     

     

    Une autre conséquence, c’est la possibilité de l’échange.

    Citons d’abord Adam Smith, un des fondateurs, sinon le fondateur de la science économique : « On n’a jamais vu de chien faire de propos délibéré l’échange d’un os avec un autre chien »

    Adam Smith fonde sa théorisation de la société sur la propension naturelle et spécifique de l’homme à échanger. Seul l’homme sait échanger un bien qu’il convoite contre un bien qu’il possède. Mais d’où vient cette spécificité ? Pas de la convoitise : tout animal[3] peut en quelque sorte convoiter quelque chose. Pas de la possession : tout animal peut de quelque façon s’emparer de quelque chose et se le garder. Ce qui est nouveau chez l’homme, c’est la possibilité qu’il a d’abandonner une possession actuelle, et donc sûre, pour une possession potentielle, et donc a priori incertaine. Ce qui l’en rend capable, c’est qu’il « sait » que l’autre, en face lui, convoite aussi. Qu’il convoite assez ce que lui-même possède, pour que l’incertitude soit réduite. Ca n’empêche pas la méfiance et la prudence, l’échange va le plus souvent s’entourer de garanties diverses, mais il est devenu possible.

    A. Smith et ses continuateurs (Ricardo, Marx, et tous les autres), et même les marginalistes, se sont ingéniés à fonder la science économique sur le concept de « valeur ». Je vois là le prototype de la fausse piste, ou, plus exactement, d’une mauvaise conceptualisation du phénomène étudié. L’analogie qui me vient immédiatement est la notion de phlogistique par laquelle les anciens chimistes (avant Lavoisier) essayaient de théoriser le phénomène de la combustion. Comparaison n’est pas raison – ô le beau cliché ! – mais les ressemblances sont troublantes : on a affaire, dans les deux cas, à une sorte de fluide ou d’essence contenue, plus ou moins magiquement, dans l’objet et qui explique ses propriétés.

    Bien sûr, comme aucun de ceux que je viens d’évoquer n’était idiot, ils ne se sont pas contentés d’une « magie » de la valeur, ils ont essayé de l’expliquer. Les premiers par le travail humain qui « insufflerait » en quelque sorte de la valeur dans la chose, les seconds par le « coût » du dernier objet produit. Et, à partir de là, confrontant les valeurs relatives, ils ont essayé de théoriser les « prix » de ces objets.

    On observera que se servir d’un « coût » pour expliquer un « prix » a quelque chose du cercle vicieux ! Et ce n’est guère mieux quand on utilise le travail (ou sa force) puisqu’au bout du compte, on en arrive toujours à « payer » ce travail. On tourne en rond.

     

    Non, je redis ce que j’ai dit au début : ce qui crée la « valeur » de l’objet n’est pas intrinsèque, c’est le désir de l’autre. Et si ce concept de valeur doit avoir quelque utilité en théorie économique, on ne doit pas faire l’impasse sur cet aspect.

    Ah je vois deux doigts se lever au fond de la classe. Oui ? « Mais pourtant les choses ont une valeur en elles-mêmes. Par leur fonction ou leur utilité. Par exemple, un verre d’eau, un beefsteak ou un haricot vert ! » Ok, j’ai entendu et je vais y répondre. Quelle est l’autre question ? « Ben, la même chose n’a pas toujours la même valeur. Cela dépend aussi de sa plus ou moins grande disponibilité. Pour reprendre le verre d’eau, il vaut plus en plein Sahara qu’au creux d’une vallée verdoyante des Pyrénées ! » Ok, j’ai entendu aussi et je vais y répondre. D’ailleurs je vais répondre aux deux questions ensemble car ce sont les deux faces de la même médaille : ce que l’on appelle la valeur d’usage.

    En fait, j’ai déjà commencé à répondre tout à l’heure. L’homme est un animal et, comme tel, il a des convoitises, des besoins, des désirs « naturels », fonctionnels. Je ne vois guère comment il pourrait espérer vivre, survivre et même se reproduire sans respirer, boire, manger, s’abriter, se vêtir et copuler à l’occasion. Que donc il existe pour l’homme des choses de valeur « en soi » est certain : l’air, l’eau, la bouffe, etc. Quand ces ressources sont abondantes, aucun problème ne se pose, mais si l’une ou l’autre vient à manquer, la compétition peut s’engager et le premier mimétisme – celui que j’ai nommé mimétisme animal – apparaître.

     

    On peut donc, d’une certaine façon, distinguer ici comme deux premières couches de valorisation : l’utilité, la disponibilité. Mais ce n’est pas de ça que s’occupe l’économie ! Enfin si, bien sûr, mais très peu et presque par raccroc. Disons par inertie, l’habitude étant prise. Là où il vous suffirait d’une adduction d’eau, on vous offre en prime du soda, des jus de fruits, du vin, des spiritueux, et combien d’autres choses ! Là où quelques légumes, quelques fruits et , allez soyons larges : « une poule au pot » toutes les semaines, vous satisferaient, on vous propose en plus des sushis, des tacos, de l’autruche, des bananes. Etc.

    On pourrait pour tous les besoins élémentaires refaire ce genre de listes. Attention ! il n’y a rien de mal à ça et je ne prêche pas je ne sais quel retour à la frugalité : un nem c’est très bon et je n’aurais rien contre une tranche d’ananas. Le problème n’est pas là, le problème est de savoir comment on a pu vous les faire aimer, vous les rendre désirables, vous les valoriser.

    C’est ce qu’on appelle le système marchand et ce n’est pas une invention récente. Depuis la maraîchère qui, derrière son étal, vous criait : « elle est fraîche, ma salade, elle est fraîche ! », depuis le maquignon qui flattait, devant le nez du client hésitant, la croupe de son bovin, depuis le camelot qui vous éblouissait dans la démonstration de son épluche-tout, jusqu’à nos actuels « wir leben autos », « car vous le valez bien », « zéro tracas, zéro blabla », « You want, you can », etc. il n’y a aucune discontinuité. Tout au plus un léger emballement.

     

    Pas récente du tout, cette invention vous dis-je ! Sur les tables de la Rome du 1er siècle de notre ère et même avant, le condiment préféré était le garum[4]. Tout un trafic existait entre un des principaux lieux de production Gadès (l’actuelle Cadix au sud de l’Espagne ce qui fit sa fortune) et l’ensemble de la Méditerranée : les amphores parcouraient des milliers de kilomètres, au risque des tempêtes, des naufrages, des pirates, pour assaisonner son plat préféré. Encore plus vieux, 10000, 20000, 30000 ans : parce qu’en tel endroit le silex, l’obsidienne, … était de meilleure qualité, notre ancêtre paléolithique faisait des centaines de kilomètres pour s’approvisionner.

     

    Ce système marchand peut donner des catastrophes : le couteau suisse à 58 lames dont, si vous êtes inventifs, vous utiliserez 3, ou, à l'inverse, des produits utiles : le réfrigérateur, appareil qui, lui, ne me semble pas être dénué d’intérêt. Je pourrais, sans trop me fatiguer, multiplier les exemples et les contre-exemples. Aucun intérêt : le système marchand existe, il a produit son lot de merveilles et son lot de conneries, faisons avec. Par contre, il est peut-être utile d’être bien conscient de sur quoi il s’appuie : le mimétisme. On vous fait (on me fait) avoir envie d’un truc en me le montrant désiré et donc désirable. Il y a une variante, mais elle revient au même : on vous montre ridicule celui qui ne l’a pas. Le premier spot de pub qui m’a frappé ainsi, c’était Jugnot descendant ses poubelles dans un cageot infâme, alors qu’un jeune cadre descendait, avec grande élégance, un sac poubelle en plastique.

    D’ailleurs c’est parfois ainsi qu’on fabrique une fausse rareté. On vous a convaincu à coups d’infos, de docs, d’interviews, d’études sanitaires, que l’eau du robinet était au moins douteuse, peut-être dangereuse, en tout cas d’un goût désagréable. Ce qui a permis de vous vendre et des bouteilles d’eau et des carafes filtrantes.

    Tiens encore un exemple, et comme il est scabreux, j’exige que les moins de dix ans aillent se coucher. Qu’est-ce qu’un film porno ? Voila, vous avez compris, mais je le dis quand même : c’est quelque chose qu’on vous montre (ou qu’on vous laisse à voir) pour réveiller en vous le désir assouvi (ou assoupi). Et c’est d’ailleurs ainsi que les gens l’utilisent : solitaires ou en couple, on se sert du porno pour se (r-)émoustiller. Voir le désir de l’autre (ou sa simulation, car, effroyable, ça suffit !) éveille ou réveille le votre.

     

    Résumons nous. L’homme ne vit pas seulement dans un biotope comme les autres animaux, il vit dans une économie. Il s’est construit tout un monde, un réseau d’achats, de productions, d’échanges et d’objets, et il ne saurait pas survivre en s’en débarrassant. Et tout cela n’est que la conséquence d’un tout petit progrès dans notre cerveau : « Je sais qu’il sait que je sais qu’il sait que je sais qu’il … » Donc mimétisme et donc échange possible. Et donc monde marchand tel que nous le connaissons.

    Au passage remarquons que ce monde marchand est constamment en, proie à une énorme contradiction. D’un côté il doit exacerber le mimétisme qui lui permet de vendre plus, mais de l’autre il se doit d’éviter de tomber dans l’emballement, la crise, l’explosion. Corde raide. Et même dans les rues de Londres, il y a des pillards.

     

    Si vous espériez que je vous donne une solution, vous allez être déçus, je n’en ai pas. Je constate c’est tout. Ça ne me réjouit pas et même, certains jours, ça me déprime grave. Pire ! Je ne crois même pas qu’être conscient du mécanisme, comme je viens d’essayer de vous rendre, améliore les choses. Je crois plutôt le contraire : ça les aggrave.

     


    [1] Voir   Théorie de l'esprit          [retour au texte]

    [2] Voir Mimétique.    et  Mimétique (suite).         [retour au texte]

    [3] On pourrait même, en abusant légèrement des termes, étendre ces deux remarques à un végétal.         [retour au texte]

    [4] sorte de nuoc-mâm, obtenu à partir de poisson de mer (thon rouge par exemple)         [retour au texte]


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