• Mimétique, trois remèdes.

    Voici un texte qui, quoique suite nécessaire des précédents, m’aura été beaucoup plus difficile à élaborer. Déjà, dans le titre, j’ai mis « remèdes » mais je devrais dire « palliatifs » tant il semble que les solutions que je vais évoquer, sont peu durables, d’efficacité limitée et finissent toujours par échouer quelque peu. Peut-être aurais-je du dire « tentatives désespérées de bricolage pour éviter le pire ».

    Sur les intitulés des trois remèdes en question, j’ai aussi hésité. J’avais d’abord pensé à : le Sacré, la Justice et le Renoncement. Puis j’ai réalisé que le sacré apparaissait en fait dans les trois sous quelque forme, que la justice n’était qu’un des outils du second et le renoncement une des facettes du troisième. Ce sera donc : le Rite, la Loi et l’Amour.

    Deux mots encore avant de commencer. Ces trois « remèdes » ne sont pas réellement indépendants les uns des autres : on retrouve un peu de chacun dans tous, dans leur origine, dans leur émergence et dans leur application. J’ai choisi de les traiter séparément par commodité et dans cet ordre car il correspond plus ou moins à celui de leur arrivée dans l’histoire humaine.

     

    Le Rite.

    Je vais commencer par faire de nouveau référence à René Girard[1], même si là, je pense qu’il se trompe, du moins en partie. Girard ramène tout le sacré aux rites, et tous les rites (religieux) à des sortes de décalques d’un seul : le rite sacrificiel. Ce dernier n’étant lui-même que la répétition plus ou moins occulte, plus ou moins inconsciente, plus ou moins masquée du lynchage originel.

    J’ai dit qu’il se trompe et, à mon sens, de deux manières. Il fait naître tout le sacré de ce lynchage originel, alors que je pense que le sacré est beaucoup plus vaste que ça[2], et, d’autre part, si les rites sont tous sacrés, ils ne sont pas tous des imitations du sacrifice.

    Ce qui caractérise le rite c’est la nécessité impérieuse de son exacte exécution. Si l’officiant bégaie ou simplement hésite un court instant entre deux syllabes d’une formule à prononcer, le rite risque d’échouer. S’il saisit légèrement de travers tel objet nécessaire, le rite risque d’échouer. Si le vent tourne ou qu’un nuage importun vienne s’interposer, le rite risque d’échouer. Si un des assistants ou des participants est distrait, mal lavé ou commet quelque incongruité, le rite risque d’échouer. Etc. D’ailleurs c’est le déblame : si le rite a échoué, c’est que quelque chose fut mal fait. Reste, quand c’est possible, à recommencer.

    Ce déblame commode fait beaucoup rire le rationaliste. C’est l’histoire de la médium qui n’arrivant à rien ce soir-là, accuse la présence dans la salle de quelque « esprit fort ». Mais le rationaliste a tort de de rire : car, souvent, le rite fonctionne !  C’est donc bien que tout fut parfaitement exécuté. Renforcement.

     

    En quoi le rite est-il un rempart contre le mimétisme ? En ce qu’il est lui-même mimétique, mais contrôlé. Il est mimétique de plusieurs façons. D’abord, comme je viens de le dire, il se doit d’être la répétition de lui-même la plus fidèle possible. Ensuite, à l’intérieur même du rite, on répète et là encore de multiples façons : formules psalmodiées, demandes et répons, litanies égrenées, … Et je ne parle là que du verbe ! Pour les gestes, les postures, les vêtements, c’est pareil : Tout doit se ressembler ou être uniforme[3]. Mêmes signes, mêmes danses, mêmes habits dix ou cent fois répétés. Il y a parfois dialogue entre un « officiant » et les « participants », mais remarquez bien qu’alors tous les participants répondent la même chose (parfois plusieurs fois), tous ensemble, en « chœur ». Enfin on s’aperçoit que les rites s’imitent ou se copient les uns les autres, c’est moins crucial, mais ça renforce l’aspect général.

    Mimétisme donc, mais mimétisme contrôlé, voulu, accepté.  Et c’est ce qui le rend efficace, comme une prise de terre ou un paratonnerre : on « canalise » le risque mimétique.

    Alors pourquoi échoue-t-il ? ou plutôt, finit-il par échouer ? Quand les participants (et/ou les officiants) commencent à douter. Soit de à quoi ou à qui s’adresse le rite, soit de ses modalités. Tant que le doute ne touche que quelques ares, rien de grave, mais s’il se diffuse…

    D’ailleurs, à ce moment, le groupe, la société se déboussole, s’inquiète, s’angoisse et cherche, parfois désespérément, à rétablir les choses. Parfois même en aggravant le rite (style île de Pâques, Aztèques, brûlement de sorcières, pogroms, etc.). Parfois en essayant d’en inventer de nouveaux.

    Nous vivons ce moment. Depuis quelques années, notre société profane est confrontée, et s’en désespère, à l’inefficience de ses rites de deuil. On voit se mettre en place un nouveau rite : la marche silencieuse ou marche blanche. Ses débuts furent chaotiques : en cas de deuil indu, ressenti comme injuste, on assistait à une explosion de violence. [Je connais personnellement au moins deux exemples de la chose. Un gamin pique une mobylette, se plante (seul !) avec, et meurt : émeutes dans le quartier. Un autre gamin se pend (suicide existentiel), survit quelques temps mais dans un coma définitif : les copains envahissent l’hôpital et molestent le personnel.] Et puis survint Dutroux, vous connaissez la suite. Depuis, à de rares exceptions près, les familles demandent une marche calme, respectueuse, silencieuse. Tous sont habillés de blanc (si possible), tous portent une fleur (la même si possible), tous avancent ensemble et d’un même pas d’un point vers un autre (peu importe lesquels), etc. Nous voyons sous nos yeux se fabriquer un rite[4] ! Passionnant.

     

    J’ai été long sur le rite, je vais essayer d’être plus bref pour la suite, mais ce n’est pas un hasard. Le rite est ancestral car je ne connais aucune société humaine qui n’y ait eu recours aussi loin qu’on remonte (histoire et préhistoire).

     

     

    La Loi.

    Assez tôt, au plus tard au néolithique et sans doute avant, donc probablement il y a plus de 5000 ans, on a, non pas remplacé, mais accompagné et complété le rite par la loi. On en a moult traces (la plus ancienne sûre, le code d’Hammourabi, est datable d’environ 1800 avant notre ère). La loi c’est quoi ? Une série de prescriptions et d’interdits : tu dois faire ceci, tu ne dois pas faire cela. Et surtout, surtout, ce qui arrivera à celui qui l’enfreint et donc la Justice est l’outil de la loi.

    Et la Loi est sacrée ! Comme sont sacrés ceux qui la disent ou l’appliquent. Rois, Juges, Pharaons, Tyrans, Peuples, peu importe, quand ils sont dans ce rôle du légal, ils sont sacrés, intouchables[5]. La Loi est au-dessus de tout, même des dieux parfois !

    À quoi sert la Loi et donc la Justice ? Fondamentalement à empêcher la vendetta. En son absence l’individu ou le groupe offensé se sent obligé de se venger de l’affront (vol, meurtre, rapine, irrespect, …). Mais, à son tour, l’individu ou le groupe qui a subi cette vengeance, se doit, pour le même motif, de répliquer. Et c’est sans fin. La vendetta peut se décrire par cette phrase simple, trop souvent entendue : « C’est lui qu’a commencé ».

    La loi, si elle est respectée, bloque immédiatement ce processus de rétribution sans fin, ce début de mimétique. Le Roi ou le Juge dit qu’elle est la faute réelle, qui est le vrai[6] coupable, quelle est la sanction à subir et applique ou fait appliquer cette dernière. La querelle est éteinte et on a évité l’emballement mimétique.

    Cela marche, du moins tant que le groupe ou la société en cause « croit » en cette Loi. Mais, à nouveau, dès que le doute s’installe, s’insinue, se répand, on retombe dans l’échec et dans la rancœur. Les « c’est pas juste » se multiplient et la vengeance et les règlements de compte reprennent. On est revenu au point de départ. Il faut alors un bouleversement énorme (guerre, révolution, …) pour que parfois renaisse une Loi (nouvelle souvent) qui soit respectée. C’est rarement rapide et la plupart du temps extrêmement meurtrier.

     

     

    L’Amour.

    La Bible fait partie de ces ouvrages commodes : on est sûr de pouvoir y chercher ce que l’on veut trouver[7]. Il y en a d’autres, mais c’est dans la Bible et surtout dans les Évangiles que R. Girard croit trouver une réponse neuve au mimétisme. Cela tient en quelques phrases du Christ, par exemple : « Vous avez appris qu’il a été dit :  Œil pour œil et dent pour dent. Eh bien ! je vous dis de ne pas tenir tête au méchant : au contraire, quelqu’un te donne-t-il un soufflet sur la joue droite, tend-lui encore l’autre […] »[8] ou « Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et haïras ton ennemi[9]. Eh bien ! moi je vous dis : Aimez vos ennemis, priez pour vos persécuteurs ; ainsi serez-vous fils de votre Père qui est aux cieux [...] »[10] Bien sûr, on y trouve aussi des messages inverses, comme le célèbre : « N’allez pas croire que je suis venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive »[11], mais Girard les ignore ou les transforme en gloses tardives.

    L’idée est la suivante : je romps le mimétisme, je ne réponds pas à l’affront, je renonce. J’empêche ainsi la crise de se déclencher

    Ça marche. Parfois. L’exemple le plus célèbre n’est pas chrétien mais indien : Gandhi. Mais imaginez qu’au lieu d’une Angleterre, travaillée depuis plus de deux siècles par le mouvement des Lumières, Gandhi et sa non-violence aient eu affaire, disons, avec le régime nazi, croyez-vous réellement que ça eût réussi ?

    J’aimerais bien que ça marche et d’ailleurs, souvent, j’y ai recours moi-même : un automobiliste pressé me double rageusement, moi je ralentis. Pas de compétition. Mais cela ne me garantit pas contre une colère éventuelle de l’autre. Enfin, le plus souvent, cela fonctionne, alors que le contraire, jamais.

    Où cela marche beaucoup moins bien, c’est lorsqu’on sort du cadre individuel : les groupes ont du mal à s’ « aimer les uns les autres » ! C’est beaucoup plus naturel (et confortable !) de haïr l’autre (celui qu’on ne connait pas, par exemple) ou, au moins de le mépriser. Mieux (?) : cela soude le groupe. Se trouver un ennemi commun, quel meilleur moyen de se donner une « identité » ? Et voila qu’on est revenu à la crise mimétique et à sa (ses) victime(s) émissaire(s).

    J’ai pris l’exemple christique, mais c’était pour suivre Girard. On trouve dans d’autres philosophies ou religions des choses voisines (Épicure, Épictète, Bouddha, etc.) . D’autres doctrines insistent plus sur le côté Loi (Islam, Confucius, …) mais elles n’ignorent pas non plus cet enseignement.

    Toujours est-il que ce troisième « remède » se révèle finalement aussi peu efficace que les autres. Et je n’en ai pas de quatrième à vous proposer. Je regrette.

     


    [1] Voir Mimétique.   et Mimétique (suite)         [retour au texte]

    [2] Mais je n’en parlerai pas aujourd’hui, cela m’entraînerait trop loin du sujet abordé. Disons juste, ici, que le lynchage est une des formes de la déification, mais, outre que ce n’est pas la seule, le sacré ne se résume pas aux dieux.         [retour au texte]

    [3] Et je n’aborde pas ici le problème du masque qui lui encore m’entraînerait trop loin.         [retour au texte]

    [4] Il y en a d’autres en gestation : les petites bougies de chauffe-plat qu’on allume alignées, vacillantes, les bouquets entassés en un lieu symbolique, etc.         [retour au texte]

    [5] Il est intéressant de ce point de vue de regarder les étymologies d’un grand nombre de titres ou de fonctions, on y retrouve le sacré.         [retour au texte]

    [6] Vrai désigné, mais peut-être pas vrai pour de vrai ! Il n’importe.         [retour au texte]

    [7] Non, c’est exprès ! je n’ai pas inversé les verbes par erreur.         [retour au texte]

    [8] extraits de  Matthieu 5 38-44 comme la suivante. J’utilise la traduction de la Bible de Jérusalem (catholique).         [retour au texte]

    [9] La deuxième loi cité est fautive : dans le Lévitique 19 18, on trouve seulement « Tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas de rancune envers les enfants de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Nulle mention des ennemis.         [retour au texte]

    [10] On remarquera dans cette fin de phrase, que le sacré vient pointer le bout de son nez.         [retour au texte]

    [11] Matthieu 10 34         [retour au texte]


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