• Pédagogie différenciée - épisode 2

    Je dois d’abord vous prévenir que dans quelques lignes je vais utiliser une expression psychiatrique. Je vous demande de la prendre au sens premier, pas figuré. Je ne suis pas toubib et encore moins psychiatre, mais j’ai eu l’occasion de côtoyer « pour de vrai » suffisamment de fois la chose, pour user de son nom à bon escient et en connaissance de cause.

    Passons à un troisième cas. Bien avant que soit à la mode chez les inspecteurs de maths[1], je commençais tous mes cours par une séance de calcul mental. Détaillons : calcul mental ça signifie en réalité soit effectivement calcul purement mental, soit calcul rapide, soit (et là il faut être prof de math pour le savoir) intelligence progressive d’une figure de géométrie. Mais, dans tous les cas, l’objectif est le même : faire prospérer le mental de l’élève par une réflexion interne sans (trop) de support écrit et en silence. Mes dernières années d’exercice, la chose prenait la forme suivante (d’ailleurs améliorée grâce aux dialogues avec les inspecteurs susnommés !) : à chaque début de cours, chaque élève avait devant lui une petite fiche contenant outre nom, prénom, etc. cinq cases numérotées prêtes à recevoir une réponse. Une fois tout le monde prêt (et donc calme !) je posais soit oralement, soit (plus souvent) par vidéo-projection cadencée[2] (Béni soit PowerPoint !), cinq questions aux élèves. Type : « cinq tiers de vingt-quatre = ? » (niveau 6ème-5ème). À charge pour l’élève de n’écrire dans la case correspondante QUE le résultat (pas le calcul). Ici 40 : je divise 24 par 3 (tiers) ça me donne 8 que je multiplie par 5. Une fois les 5 questions posées, je ramassais les fiches. Oh il y avait bien parfois quelques truands qui essayaient de recopier les résultats d’un autre mais c’était rare (et rarement réussi). Par contre j’avais souvent du mal à récupérer assez vite les fiches. Pourquoi ? Parce que les élèves notaient à la-va-vite leurs réponses sur un bout de papier quelconque. En effet, une fois toutes les fiches récoltées, les réponses s’affichaient (avec l’explication comme ci-dessus) et les élèves adoraient savoir s’ils avaient réussi ! Pendant qu’ils faisaient leurs vérifications, moi je leur rendais les fiches du cours précédent notées tout bêtement sur 5 : déceptions, joies inattendues, résignation, enthousiasme, etc.
    Mais c’était pas fini : les élèves devaient à partir de là tenir à jour une feuille récapitulative de leurs notes et calculer la moyenne sur 20 que ça leur faisait. Bon, 4 notes sur 5 c’est facile de trouver la note sur 20, mais essayer donc avec 13 ou 27 notes vous ! Donc, calculatrice autorisée. En clair, non seulement je leur faisais faire systématiquement du « calcul mental » à chaque cours, mais en plus à chaque fois une « règle de trois » comme on ne dit plus (ça fait sale).
    Un jour un élève, appelons le Xavier, avait oublié sa calculette, il se tourne vers son voisin de derrière pour lui demander de… Celui-ci, disons Yannick, n’en avait pas non plus et, à la place il lui passe son portable qui comme chacun sait à une fonction calculette (Combien de fois ai-je eu cette question : « Monsieur, je peux prendre mon portable ? Je n’ai pas ma calculatrice. » Je disais oui). Sauf que les portables c’est interdit dans les établissements ! Et que M. Brun veillait.
    Il est entré comme une furie (et sans frapper) dans la salle en hurlant : « Yannick donne-moi ce que tu as dans la main ! » Yannick s’exécute sans difficulté et là M Brun pose ledit portable par terre devant tous les élèves et se met à éructer. Une crise d’hystérie comme j’en ai rarement vu. Hurlant, vitupérant, agonisant l’élève et menaçant de piétiner le portable d’une semelle vengeresse. Les élèves étaient muets de stupeur et d’effroi. Paralysés. Incrédules. D’ailleurs j’étais comme eux ! Autrement j’aurais réagi, mais non j’étais tout aussi abasourdi que les mômes, pas pu bouger.
    Y’en a un qui a pourtant osé : Xavier, celui qui avait demandé à Yannick de… Il lève poliment la main et commence à dire « Mais Monsieur, c’est moi qui ai demandé à … ». L’a pas eu le temps de finir, s’est fait rembarrer et rejeter dans les cordes. Et l’hystérie a continué encore quelques minutes.
    Par je ne sais quel miracle, M. Brun a fini par se calmer quelque peu et, tout en le laissant par terre, n’a pas piétiné le portable. Et finalement sorti en rageant. J’ai délicatement et ostensiblement pris le portable et l’ai posé dans la rigole sous le tableau, ce que Yannick a parfaitement compris (à la fin du cours il est venu poliment me demander s’il pouvait le reprendre. Bien sûr que oui.)

    J’ai dit « par je ne sais quel miracle », parce que j’ai vu une fois le miracle ne pas s’accomplir. Fin d’un cours et récréation à suivre. Un élève se met autour du coup son lecteur mp3 (il ne s’en était pas servi avant et le sortait de son cartable) et commence à sortir. M. Brun surgit, arrache le lecteur à l’élève et le balance violemment loin contre le mur opposé du couloir. Même en récréation, le mp3 est dangereux c’est bien connu.

    Petite explication supplémentaire : Yannick était réputé mauvais élève. Fainéant je veux bien, bavard plus souvent qu’à son tour, mais en maths certainement pas mauvais ! Donc, à la fin de la 3ème il n’aurait pas son Brevet. Voilà quel était le gros souci de M. Brun : améliorer les statistiques de réussite de « son » collège (avant-dernier départemental, il faut avouer). Méthode : virer, avant la fin de la 3ème, le maximum d’élèves dont on suppose à l’avance qu’ils rateront l’examen. Je vous en reparlerai.

    Maintenant j’ai une question , comment peut-on après une telle scène faire un cours sereinement (sans parler du temps perdu…) ? D’autant que c’était pour être en train de faire leur travail que ces élèves se sont faits engueuler ! Le travail, utile et mathématiquement formateur, que je leur avais demandé.

    Je rappelle le titre de cette série d’articles : « Pédagogie différenciée ».

    (suite au prochain numéro)

     


    [1] Mes jours d’orgueil insensé, je me dis même que c’est à me voir qu’ils ont …         [retour au texte]

    [2] La vidéo-projection a l’immense avantage de ne pas défavoriser les élèves dont la mémoire auditive est médiocre, vous savez ceux qui ratent en cours de langue uniquement oraux.         [retour au texte]


  • Commentaires

    1
    lulette Profil de lulette
    Vendredi 9 Novembre 2012 à 17:43

    Je n'ai aucune idée de comment terminer / poursuivre un cours après ça, je n'aurai jamais la prétention de dire : "Dans un cas comme ça, il faudrait....". Cela ne m'est jamais arrivée, alors je ne sais pas ... mais je me sais "sanguine", surtout face à l'injustice ou l'imbécilité doublée de mauvaise foi. J'pense que ça aurait "mal" fini pour moi!

    2
    Vendredi 9 Novembre 2012 à 17:52

    Ca a mal fini ... pour moi !

    Vous verrez ça lors d'un prochain épisode.

     

    3
    Lundi 19 Novembre 2012 à 10:50
    Ce M. Brun n'a pas l'air de saisir la vraie portée téléologique de l'école... J'aime beaucoup ce blog !
    4
    Lundi 19 Novembre 2012 à 19:32

    Le problème, c'est que si lui est caricatural dans ses manières, il est loin d'être le seul dans l'Administration.

    Je dis bien l'Administration ! C'est pour ça que dans mes commentaires sur le blog de Lulette par exemple, je distingue soigneusement ladite administration du corps inspectoral.
    J'ai vu, lors d'une réunion de fin de journée d'inspections, mon inspectrice remettre (poliment mais fermement) M. Brun à sa place !
    Eux, dans l'ensemble, n'ont pas perdu de vue la finalité de l'école et, souvent, nous soutiennent.

    Je vous parlerai plus tard d'un autre Principal qui lui était très bien (quoique parfois foutraque), mais il était mal vu de certains profs et de sa hiérachie !

     

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