• Pédagogie différenciée - épisode 3.

    Bien entendu, je ne vais pas vous raconter dans le détail tous les incidents qui ont émaillé mes 3 ans de lutte avec M. Brun, mais en voici encore quelques uns. Instructifs.

    Le « nonchalant » :

    Je vais commencer par un élève de 5ème, un grand black (grand pour son âge) qui avait décidé de jouer les « nonchalants ». Pour ceux qui l’ignoreraient, l’adolescence (et la préadolescence) sont une période où l’enfant se construit, bien souvent par opposition aux autres, et en particulier aux adultes. Étape indispensable qui, si elle est contrariée, peut mener aux pires catastrophes à l’âge adulte, il faut juste, qu’à l’approche de cet âge adulte, la personne fasse le tri dans le comment elle s’est fabriquée, sinon elle ne devient pas adulte et c’est une autre catastrophe. Condition sine qua non : ne pas « casser » cette fabrication. J’ai vu des élèves se faire « gothiques », d’autres se faire « loulous de banlieue » avec capuche et tout, etc. Lui, donc, avait choisi le personnage du nonchalant (ce qu’il n’était pas le moins du monde comme vous le verrez) : il marchait toujours lentement, sans guère soulever ses semelles de plus de quelques millimètres par exemple. Il affectionnait les poses avachies. Et sa dernière trouvaille fut d’avoir son pantalon (le plus souvent un bas de jogging) non totalement remonté, tout juste si on ne lui voyait pas le slip ou plus. Ça déplut. Aux profs et à l’administration. Mais bon, ça ne valait quand même pas un Conseil de Discipline, on le convoqua donc devant une sorte de commission de rappel à l’ordre. J’en fus, en tant que son prof de maths (moi je ne m’étais jamais plaint de lui, notez). Après s’être fait enguirlander pour cette attitude vestimentaire inadmissible, on se mit en plus à lui reprocher sa fainéantise. Et à cette occasion, M. Brun sortit un témoignage : « Je t’ai vu pendant un cours de maths entier avachi sur ta chaise sans jamais rien écrire ». En clair : « T’as rien foutu ».
    Notons d’abord qu’il était au premier rang en plein centre de la salle, face au tableau, et qu’effectivement il était coutumier de cette posture avachie sur sa chaise sans rien écrire. Je le savais parfaitement et n’en avait que foutre : au devoir suivant, sa note était bonne. Il avait suivi (fait mine de ne pas, mais suivi quand même). Il faut vous dire aussi que M. Brun ne connait qu’une méthode pour apprendre : écrire. Même lui. Tu es dans son bureau pour parler de ceci ou cela, il ne peut pas ne pas prendre une feuille de papier et noter tout ce qu’il dit et, accessoirement, ce que tu dis, toi. Donc, un élève qui n’écrit pas, c’est un élève qui ne travaille pas. Disons ensuite que c’était exagéré : ce genre de posture, il l’avait au maximum une vingtaine de minutes par cours, le reste du temps il faisait son boulot. Par exemple, je l’ai vu une fois se quereller sévère avec son voisin sur un exercice de maths (début du calcul algébrique avec les x et les y) : « Mais non, espèce de bouffon, ça ne peut pas être x, ça ne peut être que x² puisque … ». Au devoir qui suivit, lui et son voisin eurent 17 sur 20 ! Quand je vous ai dit que le nonchalant, c’était un personnage… Remarque au passage : ça m’est arrivé plusieurs fois dans ma carrière, mais quand je vois des élèves se disputer (pour rester poli) à propos de maths, je ne peux pas m’empêcher d’être fier ! J’ai réussi mon coup : les passionner pour la chose, alors peu m’importe que ça soit bruyant.
    Je dus donc, ce jour-là, défendre le gamin contre l’attaque de M. Brun avec, en gros, les arguments que je viens de vous dire. Mais le pire sans doute, c’était que cette observation du môme, M. Brun ne m’en avait jamais parlé avant : il collectionnait tous les reproches possibles à mon égard (de son point de vue) en catimini.

     

    Le psychopathe :

    Cette fois je vais vous parler d’un môme réellement dangereux. Oh, pas un imbécile loin de là (en maths en tout cas – le collègue dont je vous parle dans Norah pourrait en attester) et même capable du meilleur (s’il le décidait). Sauf que sa décision était la plupart du temps inverse. Moi (et le collègue) on a tout fait pour le tirer vers le haut, mais avouons-le : en vain. Retombait toujours dans ses excès. Et à vrai dire, c’est moi qui l’ai fait virer du collège, je vous raconte :
                Nous sommes en début de cours et, par taquinerie, lui et un pote s’installent à la place habituelle de deux nanas. Quand les nanas arrivent : clash, bien sûr. Le pote renonce rapidement et va à sa place habituelle (je vous ai dit : taquinerie), mais lui en est incapable ! Il s’accroche à cette place et ça dégénère en bagarre. Le temps que je franchisse les quelques mètres qui me séparaient d’eux, z’en étaient venus aux mains et il tirait sur les cheveux de la fille. À tel point qu’il lui en arracha une poignée ! Je m’interposai bien entendu, mais rien à faire, il a fallu que je l’imite en lui saisissant ces propres cheveux, qu’il avait courts, pour lui faire lâcher prise.
                Je l’ai pris par le colback et l’ai descendu de force à la « Vie scolaire » (comme on dit maintenant, comprenez : bureau du surgé !). J’ai abandonné le reste de la classe sans souci et d’ailleurs, il n’y en a pas eu. Au milieu du trajet, il a commencé à réaliser et a commencé à m’accuser moi de lui avoir tiré sur les cheveux. Rendu dans le bureau ce fut sa ligne de défense, sauf que mon témoignage fut cru, le môme mis sous surveillance. Je remontai dans ma salle (où les autres élèves étaient en train de réconforter la victime) et là, dis à la nana de descendre pour témoigner. (Cinq minutes plus tard elle remontait, pour récupérer la mèche de cheveux arrachés qui gisait sur le sol, histoire d’avoir une preuve). Bien entendu je rédigeai un rapport dès l’heure suivante.
                Cette fois il avait dépassé les bornes d’où Conseil de Discipline et expulsion du gamin.
                Mais ce n’est pas là l’important. Peu de temps après Conseil de Classe de fin de trimestre. Et bien sûr on parle de son cas. Là je vais vous demander de me croire sur parole : j’étais le seul prof à la fois suffisamment près de M. Brun qui dirigeait les débats et suffisamment attentif (les profs sont des bavards impénitents et de piètres écouteurs, je vous en reparlerai) pour entendre ce qu’il dit. Il dit : « Vous auriez dû le provoquer avant pour qu’on puisse l’exclure plus tôt » !
                Je répète l’objectif de M. Brun était de virer un maximum d’élèves « à problème » pour améliorer ses statistiques !

     

    Le « coup de pied au cul » :

    Lors d’un cours, séquence d’exercices. Comme à l’accoutumée je me ballade dans la salle et réponds, aide ou débloque tel ou tel élève. Là, en me retournant que vois-je ? Une nana, je vais l’appeler Béatrice, qui était partie de sa place, papotait gentiment avec une copine, me tournant le dos et, penchée, me présentait son postérieur. J’ai feint de lui botter les fesses (à peine effleurer en réalité). Et lui ai dit de regagner sa place. Ce qu’elle fit.
                Sur le coup, ça amusa tout le monde, sauf elle : mortifiée d’être ainsi rappelée à l’ordre. Je ne dis pas que mon geste fut des plus malins, mais outre que j’en ai fait de bien pires à d’autres occasions, je répète que tout le monde (Béatrice y compris) n’y vit rien à redire sur le moment : ils me connaissaient les mômes !
                Sauf que. Sauf que Béatrice était la fille d’une famille décomposée. Père absent 90% du temps. Père qui en plus haïssait l’école. Quand Béatrice était seule avec sa mère et sa tante, elle ne posait aucun problème de discipline ou de travail, et même, cette année-là, elle m’avait dit toute fière en début d’année : « Hein Monsieur que je travaille bien ? », ce qui était vrai et que j’approuvai. (Pour vous donner une idée : un jour de fin de trimestre, je donnai libre accès à l’ordi de la classe après leur avoir montré comment manipuler Google Sketchup. Elle se passionna et me fit un dessin magnifique en 3D de son immeuble. Dessin qui doit encore traîner quelque part sur mon disque dur, car je l'avais conservé, à sa grande surprise).
                Mais quand le père réapparaissait, tout s’effondrait : et là elle ne faisait plus rien ! Et justement, peu après l’incident dont je viens de parler, le père réapparut ! Et fit un scandale auprès de la direction : un prof (l’ennemi) avait osé botter les fesses de sa fille ! Geste de violence inacceptable. [Je vous reparlerai une autre fois de la relation qui peut lier une môme à son père, c’est hallucinant].
                Bien évidemment je fus réprimandé par M. Brun qui croyait (ou plutôt feignait de croire) tout ce que les parents d’élèves disaient. Il fut d’ailleurs pris à son propre jeu : un jour, il me dit « Je ne comprends pas pourquoi les parents vous soutiennent à ce point » ! Signe de deux choses : d’abord il avait essayé de monter les parents contre moi (en vain), ensuite qu’effectivement il ne comprenait pas grand-chose. Un tiers de ces parents étaient d’anciens élèves à moi et ils me connaissaient par cœur ! Pas émus pour un sou.
                Mais à nouveau le pire n’est pas là. En réalité, M. Brun n’a jamais cru que j’avais « botté le cul » de Béatrice, il a seulement feint d’écouter le père. Et quelques jours plus tard, dans son bureau, ce qu’il m’a reproché fut : « Rendez vous compte, à cause de vous je ne peux plus virer Béatrice » !
                Toujours le même objectif.

    (Un ajout : Vous savez le plus sinistre ? C'est que Béatrice m'en veut toujours.
    Je l'avais croisée quelques temps plus tard dans un bus, je l'avais saluée, elle m'ignora.
    Plus récemment, je l'ai de nouveau croisée dans un commerce local - elle habite pas très loin de chez moi - je l'ai regardée avec insistance, elle a feint de ne pas me reconnaître.
    Je lui ai sauvé la mise à l'époque, elle n'a retenu que « l'offense ». Triste.

    J'ai croisé une autre ancienne élève un jour à un arrêt d'autobus.
    Soudain elle m'a reconnu. N'a pas pu s'en empêcher : « Oh ! Mon prof de maths ! » et elle m'a sauté au cou pour m'embrasser.
    Puis, se reprenant, « Qu'est-ce que j'ai dû vous faire chier ! », mais heureuse quand même de me revoir.
    Et quand je lui ai dit que, moi, j'avais gardé un bon souvenir d'elle, elle était toute surprise.
    Mais elle avait raison : gamine, c'était une vraie peste.)

     

    Un sermon :

    Un jour à un début de cours, il est venu réprimander le Yannick dont je vois ai parlé dans l’épisode précédent pour je ne sais quelle bêtise qu’avait dû faire le môme au précédent. La teneur du discours ? En résumé, la voilà :
                « On n’a pas besoin d’élèves comme toi ici ! De toutes façons tu rateras. Alors à la prochaine faute, je te vire. Nous, on ne veut que de bons élèves. »

    Je répète : toujours la même obsession ! Améliorer les stats. Pas en faisant progresser les élèves, non, en virant ceux dont on prévoit qu’ils échoueront.
                Et je vous rappelle que je travaillais dans l’ « enseignement public » !

    (suite et sans doute fin au prochain numéro)
    (plus vraiment envie d'écrire sur le sujet).

     


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