• Réflexion sur la « crise » (2) : L’inflation

    Qu’est-ce que l’inflation [1] ? Je vais citer ici Wikipedia mais on trouve des définitions voisines un peu partout :
    « L'inflation est une baisse durable de la valeur de la monnaie. Il s'agit d'un phénomène persistant qui fait monter l'ensemble des prix, et auquel se superposent des variations sectorielles des prix. »

    Mais les mots ne sont pas neutres. Le mot inflation vient du latin inflatio qui veut dire enflure. En fait, le concept a commencé à émerger vers le XVIe siècle au moment de l’afflux de métaux précieux (or et argent) en provenance du Nouveau Monde. Comme la monnaie était alors plus ou moins indexée sur la valeur de ces métaux, ce brusque afflux a fait baisser la valeur de la monnaie. L’idée s’est complétée à la fin du XVIIIe siècle en Grande-Bretagne qui, à cause des guerres avec la France révolutionnaire puis impériale, s’était mise à émettre plus de billets que raisonnable. À nouveau, une trop grande quantité avait fait baisser la valeur. L’idée sous-jacente est donc la suivante : s’il y a trop de monnaie, cela fait monter les prix[2]. Je vais essayer de montrer que la chose n’est pas si simple en revenant sur l’histoire des chocs pétroliers et de l’inflation qu’ils ont déclenchée, dit-on.

    D’abord un point de vocabulaire : On appelle prix « nominal » le prix exprimé en unités monétaires, par opposition au prix « réel » qui serait la contre-valeur du bien exprimée en d’autre(s) bien(s).
    Lorsqu’une matière première fondamentale se renchérit fortement et rapidement, les coûts de production qui en dépendent,  augmentent et, à leur suite, le prix nominal du bien produit. C’est le premier effet inflationniste de la chose. La plupart du temps, les revenus des consommateurs éventuels n’augmentent pas, ou pas tout de suite, ou moins. Mécaniquement, leur demande du dit produit baisse.
    Si, finalement, les revenus augmentent, ce seront les revenus nominaux qui augmenteront. Cela ne rétablit pas vraiment la demande initiale, car le pouvoir d’achat sur d’autres produits se trouve amputé et donc les arbitrages de consommation changent.
    Le (lent) retour à un équilibre se fait à travers une baisse de la monnaie (exprimée en biens). C’est le deuxième effet inflationniste.

    Prenons donc l’exemple de ce qu’on a appelé « les chocs pétroliers ». Concrètement, le prix du pétrole a fortement augmenté nominalement (en dollars) au milieu des années 70.  La plupart des autres produits ont suivi. Les demandes se sont réajustées et, simultanément, le dollar a baissé (par rapport aux autres monnaies). Au bout du compte, en une petite douzaine d’années, l’augmentation nominale du pétrole a été à plus des trois quarts compensée, mais l’ensemble du marché a été beaucoup plus long à se remettre du déséquilibre induit. Et, de toutes façons, le nouvel équilibre était différent de l’ancien.
    Illustration rigolote : avec 10000 FF de 1970, on pouvait acheter 10000 baguettes de pain, avec les 1500 € équivalents actuels – au sens nominal – on ne peut plus en acheter que 1500 (c'est-à-dire 6,5 fois moins). Avec les mêmes sommes, en 1970 on achetait environ 6500 litres de super, en 2000 (ça a recommencé a augmenté depuis) 1500 litres (c'est-à-dire 4,5 fois moins). Et là, je ne tiens pas compte des augmentations nominales de revenus : à revenu constant, certaines stats tendent à montrer que le prix (mesuré en temps de travail) de l’essence a baissé de moitié entre 1970 et 2000 !
    En résumé : l’inflation provoquée par un renchérissement d’une matière première déséquilibre le marché qui finit par retrouver un nouvel équilibre. Ce qui change d’une étape à l’autre, c’est le spectre (la répartition) de la consommation (on mange moins de pain, mais on consomme autant sinon plus d’essence). Globalement, la situation des « ménages » a évolué mais ne s’est pas détériorée. Enfin si, mais la détérioration est venue d’ailleurs : de la confiscation par certains milieux (financiers) de la croissance. On en reparlera.
    [
    Remarque : j’ai parlé ici d’un renchérissement volontaire et en quelque sorte artificiel d’une matière première. Quand ce renchérissement est autogène (raréfaction de la ressource par exemple) la situation est différente. C’est probablement ce qui nous attend pour le pétrole.]

    J’ai donc envie de renverser la définition extraite de Wikipedia tout à l’heure :
    « L’inflation est une variation sectorielle des prix. Ce phénomène est durable et se superpose à l’impression que de nombreux prix ont augmenté ».
    Et ces denrées dont les prix ont augmenté, donnent le sentiment que c’est la monnaie qui a baissé. Par rapport à elles, pas en soi !

    Je viens de parler d’une des causes de l’inflation : le renchérissement soudain d’une ou plusieurs matières premières fondamentales. Il existe d’autres causes répertoriées de l’inflation. En voici quelques unes :

    D’abord celle qui a donné son nom à la chose : l’émission trop importante de monnaie en circulation. Par exemple, une politique de crédit facile et bon marché sans que la capacité de production de biens suive.

    Voisine de la précédente, une augmentation de la demande. Par exemple à la suite d’une brutale augmentation de certains salaires sans que, là non plus, la production suive.

    Ensuite la cause presque inverse : un rétrécissement de l’offre d’un ou plusieurs biens. Soit qu’il soit volontaire, par exemple l’abandon par une entreprise d’une production jugée peu intéressante pour elle. Soit qu’il soit contraint, par exemple raréfaction d’un élément indispensable à la production de tel ou tel bien.

    Je finirai par le renchérissement volontaire d’un ou plusieurs biens. Par exemple, prix planchers fixés par l’État de certains biens agricoles ou forte taxation d’un produit comme le tabac.

    On observera que, dans tous les cas, la principale conséquence est celle que je disais dans l’article précédent : un changement dans l’arbitrage des décisions de consommation. Pour pouvoir continuer à acheter autant ou plus de ceci, on consommera moins de cela.

    Je vais prendre un exemple qui est un peu une tarte à la crème ces temps-ci. Le salaire moyen des Français qui avait triplé entre 1950 et 1980, a depuis relativement peu bougé (de l’ordre de 0,6% par an en moyenne). Prenons même une période plus étroite : de 2000 à 2010 le dit salaire moyen a augmenté d’à peine 4% en tout. En euros constants. Donc nominal. On peut dire en fait qu’il a à peu près stagné. Pendant cette même période, l’inflation a été, au total, de près de 20%. Et pourtant, certaines consommations ont augmenté pendant cette période, la plus célèbre est celle de la téléphonie et d’internet. Que s’est-il passé pour que ce soit possible ?

    D’abord bien entendu et hélas, certains sont devenus pauvres et ont moins consommé ! Les indices moyens ont ce défaut de masquer certaines disparités. Là où certain grand patron a pu s’acheter un cinquième appartement grand standing, un jeune ménage s’est mis à moins manger même en allant quelques mois aux Restos du cœur.

    Mais ce qui précède n’est pas l’essentiel de ce qui s’est passé. La plupart des ménages ont changé leurs habitudes de consommation : moins d’alimentaire – soit quantitativement, soit, plus souvent, par changement de fournisseurs (discount), moins de vacances, etc. et autant, sinon plus de téléphone. Une fois de plus, ce qui caractérise l’inflation (14% nets en 10 ans) c’est une nouvelle répartition des consommations.

    Le problème c’est l’instrument de mesure de l’inflation. On définit un « panier de la ménagère » sensé représenter la consommation moyenne d’un ménage moyen et on mesure l’évolution de son coût à travers le temps. Bien sûr, il y a des arguties sans fin sur la constitution du dit panier : doit-on y mettre ceci ou pas ? et en quelle quantité ? Mais ce qui est important n’est pas là : la constitution du panier évolue lentement. Très lentement.

    Un meilleur outil, mais nettement plus compliqué à gérer, serait d’étudier dans le temps l’évolution de ce panier. Mais au mois par mois ou presque. C'est-à-dire dans la continuité la plus forte possible. Un tel outil n’existe pas vraiment, on se contente d’interroger mensuellement les ménages sur leur « sentiment », sur leur confiance dans la situation : peuvent-ils plus ou moins épargner ? peuvent-ils plus ou moins envisager un gros achat ? croient-ils plus ou moins que leur situation va s’améliorer ? etc. Mais les mesures objectives sont rares et plus distantes dans le temps. D’ailleurs, ce sont les commerçants eux-mêmes (grande distribution) qui font de telles études, plutôt que les instances nationales (INSEE).

    Pourquoi est-on dans cette situation ? Parce que TOUS les théoriciens économistes sont persuadés que la monnaie n’est pas importante. Ils n’y pensent même plus, ça leur est un « ça va de soi ». La monnaie n’est qu’un voile qui recouvre l’économie réelle[3]. Et économie réelle, ça signifie échange de biens contre des biens. C’est pour ça que la seule vraie mission confiée à la BCE et, auparavant, aux diverses banques centrales est de surveiller la monnaie en encadrant son émission par le contrôle des taux d’intérêts. Et surtout pas de financer les États ! Ce serait créer de la monnaie donc de l’inflation[4] !

    Quand les chocs pétroliers des années 1970 ont été à peu près résorbés, tous ces braves gens ont triomphé : vous voyez bien que c’était le pétrole qui, que … Sauf que le nouveau système[5] avait été mis en place pour qu’il n’y ait plus d’inflation justement ! Or on se retrouvait, et on se trouve toujours, dans la même situation qu’avant : le marché ne fait pas mieux pour la monnaie que ce que faisaient les États. Pire : pour arriver au même résultat, le marché ruine régulièrement tel ou tel État (Argentine, Grèce, etc.).

    Le problème, je le répète, c’est que le marché traite la monnaie comme une marchandise. C’est normal, c’est même une tautologie : ce que sait traiter le marché c’est les marchandises. Reste à prouver que la monnaie en est une.

    Ce qui complique la situation c’est que, partiellement, la monnaie a un aspect marchand. C’était à peu près évident du temps des monnaies métalliques (or ou argent), mais ça le reste de nos jours. Sauf que, même du temps des monnaies métalliques, le cours marchand de l’or par exemple, n’était pas le cours monnaie du même or. Ce que valait disons un louis d’or, n’était pas la valeur de l’or métal réel qu’il contenait. Tant et si bien d’ailleurs, qu’il a fallu, à maintes reprises et dans tous les pays, interdire de faire fondre les monnaies pour s’en servir sur le marché des métaux, sinon de petits malins spéculaient gaiement.

    Alors qu’est-ce qui fait la valeur d’une monnaie ? Nous en parlerons dans le prochain épisode.

    (à suivre)



    [1] Je précise que je vais seulement parler de l’inflation, pas de l’hyperinflation qui, à mon avis, est en réalité d’un tout autre domaine, même si elle commence de la même manière.          [retour au texte]

    [2] C’est, en gros, ce qu’on appelle « la théorie quantitative de la monnaie ».          [retour au texte]

    [3] La formule est de Jean-Baptiste Say dont il a déjà été question.          [retour au texte]

    [4] Rappel voir : La loi Rothschild.          [retour au texte]

    [5] Lois interdisant aux banques centrales de financer les États, mise sur le « marché » de la monnaie, etc. Voir la note précédente et le premier article de cette série.          [retour au texte]


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