• Réflexion sur la « crise » (5) : Le néolibéralisme.

    Quand j’étais petit, dans les couloirs des hôpitaux, parfois se murmurait le mot « néo ». C’était pour ne pas effrayer les familles aux oreilles aux aguets, toujours. Ça voulait dire cancer et donc fatal. Le néolibéralisme est un cancer du libéralisme. Et, lui aussi, il est fatal.

    Commençons par ne pas confondre trois choses qui sont liées mais différentes aussi bien dans leurs définitions, dans leurs conséquences que dans leurs apparitions : le monde marchand, le capitalisme, le libéralisme.

    J’ai essayé d’expliquer comment, pour moi, le monde marchand naît avec l’invention de la monnaie (circulante). Il y a donc environ 3000 ans. Il est passé par des hauts et des bas et il y a un bas qui nous concerne particulièrement en Occident, c’est le Moyen-âge. À cette époque, suite à l’effondrement du monde romain, il y a tout à la fois raréfaction de la monnaie et diminution du commerce international, du moins dans la partie occidentale de l’ex-empire romain. Et on réinvente l’économie verticale : la plupart des gens vivent en communauté, sous le haut patronage d’un chefaillon local et dans sa demeure ou les bâtiments annexes. Ils mangent dans la salle commune, s’habillent (peu) de la petite production locale, etc. On appelle ça la féodalité. Il y a des marchés. De deux sortes : les grandes foires (Lendit, Champagne, etc.) qui servent au commerce « international », le trafic total est dérisoire (relativement à l’époque précédente de l’Empire romain) et le petit marché local, sur la place du village de Trifouillis, où les paysans d’alentours viennent échanger trois salades contre une paire de sabots, voire le peu de monnaie encore existante. Monnaie qui leur servira à payer le colporteur qui passe tous les ans au début du Printemps et à la fin de l’Automne, et à qui ils achèteront du fil et des aiguilles pour repriser la tunique, et, les années fastes, un joli ruban pour Madame.

    C’est à la fin de cet épisode régressif que naît le capitalisme. En deux endroits presque simultanément : en Italie du Nord et dans les Flandres. Et sur les deux mêmes activités : les tissus (la laine) et le commerce maritime. Le principe de base du capitalisme est que celui qui finance une production, n’est pas (nécessairement) celui qui produit. Or dans ces deux activités, on a besoin de financement par avance et de sécurité. Il faut acheter de grandes quantités de laine longtemps avant d’en récolter le produit sous forme de drap vendu et il faut l’acheter loin parfois. De même, un bateau coûte cher et ne rapporte que bien après, pire parfois il coule. Prenons l’exemple du bateau en schématisant les choses. Soit dix personnes suffisamment riches pour armer chacune un bateau. Si l’un de ces bateaux coule ou est arraisonné par quelque pirate, un des dix sera ruiné, définitivement. Naît alors une idée : chacun des dix ne va financer qu’un dixième de chaque bateau. Au pire il ne perdra qu’un dixième de sa fortune, coup dur certes mais récupérable. Un phénomène analogue va se produire dans le grand commerce lainier. Par souci de sécurité supplémentaire, les mêmes vont inventer la lettre de change ce qui permettra de ne pas transporter d’espèces trop facilement dérobables : la banque est née. Tous les outils du capitalisme sont donc en place : le financement par « actions[1] », les banques de commerce et d’investissement. Et bien sûr les bénéfices ! Ce qui permettra d’étendre le système à d’autres activités petit à petit, y compris la conquête du reste du monde par l’Europe.

    C’est dans cet état des choses que commence la réflexion économique à partir du XVIe siècle (Jean Bodin) et que naît au bout de deux siècles le libéralisme. Libéralisme qui se voit et se veut comme le meilleur moyen d’améliorer le capitalisme marchand.

    Une chose essentielle à comprendre dans la logique de progression du capitalisme marchand c'est qu'un de ses modes d'extension (presque le seul de nos jours) est la « marchandisation ». C'est à dire, la transformation en marchandise d'un bien qui auparavant était soit disponible gratuitement pour tout le monde (l'eau de la fontaine, la place de parking,  etc.), soit l'objet de don entre particuliers (soins et entretiens des vieux par exemple), soit un bien collectivement géré (notion de service public « à la française »). Seule l'existence de la monnaie permet cette marchandisation, il n'y a aucun autre moyen de rendre payant un service ou un bien qui ne l'était pas jusque là. Tant qu’a pu durer l’expansion géographique de la zone d’activité du capitalisme marchand (conquêtes et colonies), il n’y a pas eu besoin de trop marchandiser, il suffisait soit d’étendre le marché à de nouveaux acheteurs, soit d’importer de nouveaux produits. Mieux, les deux se faisaient ensemble. Mais très vite on a quand même transformé en marchandise des choses qui ne l’étaient pas avant.

    Prenons l’exemple de l’eau. Tant qu’on est dans un petit groupe humain qui dispose d’un point d’eau à portée (rivière, mare, source, puits creusé par la tribu, etc.) le problème ne se pose pas. Quand le groupe humain devient ville, l’approvisionnement peut devenir délicat. Que se passe-t-il alors ? Ce qu’on appelle l’évergétisme. Des citoyens honorables et fortunés, mais en quête d’encore plus de renom et d’honorabilité, financent des fontaines, des aqueducs, … qui permettent à tous leurs concitoyens de s’abreuver. Et ça va durer comme ça pendant des siècles ! (Dernier exemple connu de moi : les fontaines Wallace à Paris, fin du XIXe). En réalité, bien avant cette date, la puissance publique (Empereur, Roi, gouvernement) s’est saisi du problème et a donc transformé le don évergétique en « service public ». La distribution reste publique jusque vers la fin du XIXe en France (au mieux une fontaine à bouton dans les cours d’immeuble parisien) puis, grâce à Haussmann, arrivent simultanément la distribution à domicile ET les compagnies privées de distribution. Quelle surprise ! C’est donc par (grâce à ?) la marchandisation de l’eau, que tout le monde y a eu petit à petit un accès commode. Ce qui fait que je ne dis pas qu’il est scandaleux en soi de vendre de l’eau. Car ce n’est pas l’eau qui est vendue, c’est son accès commode qui est payant. Le problème que j’ai avec cela, c’est que le capitaliste moyen connaît le processus et n’a qu’une idée en tête : l’étendre. Rendre marchand quelque chose qui ne l’est pas encore. En restant dans l’exemple, c’est ce qui s’est produit depuis une petite cinquantaine d’année avec l’eau en bouteilles. Parfois, avoir rendu marchand quelque chose a nettement amélioré la situation (cas de l’eau à tous les étages), parfois ça l’a détériorée (cas des bouteilles).

    Si j’ai cité cet exemple, c’est pour appuyer ce que je disais : la transformation en marchandise d’un bien ou d’un service est presque toujours datable, et ne remplace jamais un troc. Cette transformation est parfois bénéfique, parfois déplorable. Tout n’est pas marchandise encore maintenant (pensez à l’air, ça ne durera pas), et la marchandisation des choses a été longue et progressive. Par contre, la tendance « naturelle » du capitalisme marchand est de transformer de plus en plus de choses en marchandises : si vous voulez faire fortune, trouvez un truc gratuit et rendez le payant. Actuellement la mode est aux services comme on dit : aide à domicile, dépendance, tout ça. À l’instant, je disais l’air : pas de panique ! on ne va pas vous faire payer vos inspirations, mais on va vous faire payer vos expirations, d’ailleurs on a déjà commencé : la taxe carbone, z’avez entendu parler ?

    Le monde s’est rétréci. Géographiquement et démographiquement : village global, qu’ils disent. Plus beaucoup de marchés à gagner, même chinois. Plus beaucoup de choses nouvelles à vendre. Alors on « innove ». Ça peut donner des choses sympathiques comme les smartphones. Mais ça peut aussi donner des horreurs : vendre en pièces détachées un humain. Si, si ! Je vous jure ça existe. Et ça va se développer. Je vous conseille de taper les mots clés suivants sur Google ou sur Wikipedia : « Trafic organe ovule bébé » (ou quelques autres qui vous viendront à l’esprit), vous serez édifiés.

    Et c’est pour ça que je parle de cancer. Le néolibéralisme, se vêtant des oripeaux du libéralisme qu’il a soigneusement déchiquetés, veut nous vendre ce qui nous appartient déjà. Le néolibéralisme est né, je l’ai déjà dit, au tournant des années 1960-1970. Au moyen de diverses lois et décrets. Le premier fut peut-être celui de Nixon instaurant la non-convertibilité du dollar en or. Anecdotique, pensa-t-on alors. C’était en fait le moyen commode de rendre la monnaie inexistante, croyaient-ils. Suivirent les lois interdisant aux Banques Centrales de financer les États. Chic plus d’inflation, dirent les commentateurs. Ce fut plus tard la loi Gramm-Leach-Bliley abolissant le Glass-Steagal Act. (C’est technique, je vous laisse découvrir, mais, pour raccourcir, c’est la cause de la crise de 2008[2]). Etc.

    Le néolibéralisme a consciencieusement piétiné tous les acquis du libéralisme. Qui plus est avec le joli masque du libéralisme lui-même : l’Homme est individu ? Mais oui bien sûr, même ses morceaux le sont : vendons des reins, brevetons ses gènes. L’Homme est rationnel ? Certes, profitons en pour lui asséner rationnellement des arguments de vente : « ce n’est pas de la magie, c’est de la science » dira un cosmétique. L’Homme est libre, ah oui ! D’ailleurs n’a-t-il pas le choix entre l’assurance Machin et l’assurance Truc ? Choix éclairé qui plus est : on développe pour vous des sites internet de comparaison. Et on gobe, et on gobe.

    Prenons un autre exemple : l’automatisation. Du temps de ma jeunesse folle, on y voyait la promesse d’une nouvelle liberté : enfin l’homme serait débarrassé du travail pénible. Ouiche ! Z’ont gardé l’homme a travailler (enfin, z’en ont virés certains à titre de réserve) et ont empochés les bénéfices subséquents. Il n’y a plus de poinçonneur des Lilas, mais le ticket de métro a augmenté ! Un atelier qui fabriquait des pneus (Michelin à Cholet) employait il y a 30 ans 50 ouvriers, 10 aujourd’hui suffisent. Il y avait trois solutions : chacun travaillait cinq fois moins et on gardait les 50, chacun gagnait cinq fois plus et on en venait aux dix, ou alors on en virait 40, on maintenait les salaires et les dividendes augmentaient. Devinez ce qui s’est passé ?

    Le pire c’est qu’ils ne s’en rendent même pas compte ! Prenons l’exemple français des 35 heures. (J’étais contre : je voulais dès 82 qu’on passe à 30 heures payées 35, mais bon). « C’est affreux, ont-ils dit, ça augmente les coûts de productions, nous ne sommes plus compétitifs, etc. ». Ah ! Ah ! Ah ! (rire long et douloureux). Je vous cite ci-dessous une étude de Natixis (banque peu suspecte de gauchisme extrême)[3] :

    «Les Allemands travaillent beaucoup moins (sur l'année, sur leur vie) que les Européens du sud. Ils ne travaillent pas non plus plus intensément», écrit Patrick Artus, chef économiste de la banque française Natixis et rédacteur de cette étude qui s'appuie notamment sur des chiffres de l'OCDE et d'Eurostat.

    La durée annuelle moyenne du travail d'un Allemand (1.390 heures) est ainsi beaucoup plus faible que celle d'un Grec (2.119 heures), d'un Italien (1.773 heures), d'un Portugais (1.719 heures), d'un Espagnol (1.654 heures) ou d'un Français (1.554 heures), attestent les chiffres publiés en 2010 par l'OCDE.

    «La performance de productivité par tête de l'Allemagne est dans la moyenne des pays du sud, celle de la productivité horaire est au-dessus de la moyenne mais pas meilleure que celle de la France ou de la Grèce», précise également Natixis.

    Et ce n’est pas tout. Quand nos gentils socialos ont inventé les 35 heures, il ne savaient pas trop ce qu’ils faisaient : ça allait dégager des emplois. Pis quoi encore. Ce fut mieux, ça en créa. Ailleurs. Ça a boosté le commerce du bricolage, du jardinage et du loisir, mais ça « ils » oublient de le regarder.

    Je pourrais multiplier les exemples, mais ça n’ajouterait rien. Donc je vais conclure. Le néolibéralisme est né au moment où son épouvantail soviétique commençait à battre de l’aile (malgré l’aide américaine en fourniture de blé par exemple sous Carter). Ils avaient les mains libres. Ils en ont profité. Et ils nous créent un monde à hurler.

    Il nous reste trois choix : ne rien faire et pigner, se réfugier dans de vieilles lunes, ou inventer. Moi je dis : inventons.

    Tiens juste une piste pour finir : dé-marchandisons. Je sais ce n’est pas facile et quand on s’y essaye le système se rebiffe (Hadopi). Mais peut-être suffit-il de persévérer.


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