• Théorie de l'esprit

    On appelle Théorie de l’Esprit (Theory of Mind) la faculté qu’a un être vivant de se représenter l’état mental d’un autre.

    Dire d’un animal qu’il a une théorie de l’esprit signifie que cet animal est capable d’attribuer un « esprit » à un autre animal, de lui supposer telle disposition mentale et d’en inférer une modalité d’action.

    Exemple classique : un chimpanzé, en possession d’une banane et à proximité d’un congénère, va dissimuler son fruit pour éviter que le congénère ne s’en empare. On peut estimer alors que le 1er chimpanzé a attribué à l’autre un état mental de convoitise. [Cette interprétation est discutée dans les cercles scientifiques concernés, mais peu importe, car tout le monde s’accorde sur un certain nombre de points, les différences apparaissant dans la localisation des frontières entre les diverses performances en théorie de l’esprit attribuées aux espèces animales].

     

    Le plus pertinent est de graduer les différentes étapes d’une théorie de l’esprit :
                État zéro : aucune théorie de l’esprit, l’individu n’attribue aucune pensée, aucun état mental à son vis-à-vis
                État un : l’individu sait que l’autre agit et en tient compte dans ses propres actions, mais n’envisage pas que l’autre agit pour telle ou telle raison
                État deux : l’individu suppose que l’autre « veut » (ou ne veut pas) tel ou tel résultat, comme lui, et en infère son action
                État trois : l’individu suppose que l’autre sait que lui-même a telle ou telle intention, qu’il va donc se décider en fonction de ça et qu’il convient soi-même d’adapter sa propre conduite.

    On remarquera qu’à ce dernier niveau, la description devient malaisée ! Ce n’est pas un hasard, il s’agit plus ou moins de « notre » niveau de théorie de l’esprit et notre langage y est tout juste adapté. De plus, il semble [mais est-ce une illusion qui nous est propre ?] qu’à ce niveau de réflexivité, on ne peut pas aller plus loin. Ou plutôt, qu’un cran de plus dans la réflexivité ne change plus rien aux résultats.

     

    Une autre manière de décrire ceci est de faire appel au concept d’ « intentionnalité ». La description est (plus ou moins) isomorphe à la précédente mais est peut-être plus facile à comprendre :
                Intentionnalité de degré zéro : l’animal agit sur le comportement d’autrui par mégarde. Par exemple, tel cri de frayeur poussé par lui va déclencher la fuite de l’autre.
                Intentionnalité de premier ordre : l’animal veut inciter l’autre à agir. Par exemple, le chien qui va gratter à la porte pour demander à sortir.
                Intentionnalité de deuxième ordre : l’animal veut que l’autre « croie que ». C’est l’exemple de dissimulation du fruit par un chimpanzé.
                Intentionnalité de troisième ordre : l’animal veut que l’autre « croie qu’il croit que … ». Là, pour trouver un exemple, on est obligé de recourir à l’animal humain, car il semble bien que seule notre espèce en soit capable. Un exemple simple est celui de la feinte dans un combat ou une compétition : je fais mine de vouloir tirer au but et, en fait, je déclenche une passe à un partenaire.

     

    On trouvera, dans la littérature spécialisée[1], des descriptions plus complètes et plus argumentées. On y trouvera aussi plus de nuances sans doute. Mais, en gros, ce que je viens de présenter fait consensus. Ce qui m’intéresse maintenant c’est un certain nombre de conséquences de tout cela qui me semble en découler. Je ne vais aujourd’hui vous parler que d’une seule d’entre elles, me réservant pour plus tard d’y revenir.

     

    1ère conséquence : Le « je ».

    Il me semble que la notion de « sujet » apparaît avec l’intentionnalité de 3ème ordre.

    Avant, elle est, au mieux, inutile et, plus probablement, inconcevable. C’est seulement lorsque je veux qu’autrui croit que je vais faire ceci ou cela, qu’il y a besoin de sujets. Sujets, aussi bien au sens grammatical qu’au sens philosophique. L’important c’est le deuxième je de la phrase précédente : si je veux simplement qu’autrui croit que telle ou telle chose va se passer, cela reste impersonnel (là encore je me sers simultanément du sens grammatical et du sens philosophique).

    Prenons des exemples pour être plus clair :

    Quand Médor demande à sortir[2], celui ou celle qui va prendre la laisse ou lui ouvrir la porte n’a pas « besoin » d’être une « personne », c’est le résultat qui compte. Attention, je ne dis pas que Médor ne sait pas reconnaître ses familiers, bien sûr qu’il le sait : il ne se comporte pas avec l’un comme avec l’autre, mais ici peu importe, ce qui importe c’est qu’il ait accès à l’extérieur.

    Si maintenant je prends l’exemple de M. Riri qui propose à Mme. Riri de sortir au restaurant demain soir, il y a échange entre deux « personnes ». Il se peut bien sûr que le seul but de M. Riri soit de « sortir », auquel cas sa stratégie envers Mme. Riri sera plus ou moins équivalente à celle de Médor, mais si son but est de « sortir avec sa chérie », il essaiera de la convaincre en tant qu’individu semblable à lui, en tant que « personne ».

    Il est clair, et cet exemple l’illustre, que l’invention du « je » est simultanée avec celle du « tu » ! [3]

    Un lecteur attentif aura remarqué qu’entre les deux exemples ci-dessus, il existe un autre niveau d’intentionnalité : dans l’énoncé que j’en ai fait plus haut on est passé du niveau 1 au niveau 3. Qu’en est-il du niveau 2 ? Il me semble qu’au niveau 2, il y a une certitude de sa propre persona, une connaissance de l’individualité de l’autre, mais pas d’idée que l’autre est aussi une persona. Pour schématiser grossièrement, je dirais : au niveau 1, « je suis », au niveau 2, « je suis, entouré d’autres êtres », au niveau 3, « je suis, entouré d’autres je ». Ce qui me fait supposer cette progression, c’est l’expérience de la « fausse croyance »[4] : avant le niveau 3, seul mon propre savoir existe et si, depuis le niveau 2, je sais que d’autres savent, ils ne peuvent savoir que la même chose que moi. Et au niveau 1, on peut même présumer que ce n’est pas le savoir qui compte : imaginons Médor ayant vu son maître poser sa laisse sur la table de la cuisine, sur le coup cela l’aura intéressé : « tiens, on sort ? chic ! », mais si un quart d’heure se passe et que l’envie pressante arrive, il est probable que Médor ira gratter à la porte habituelle, pas aboyer vers la table de la cuisine.

     

    Pour pouvoir dire « je pense que … », il faut être capable d’envisager que d’autres peuvent penser autrement. C’est pour ça qu’il me semble que l’usage de « je » avant le niveau 3 est, au mieux, abusif, comme une forme d’anthropocentrisme.

     


    [1] voir par exemple les textes de David Premack et Guy Woodruff          [retour au texte]

    [2] voir   Historiettes.   : « La laisse de Médor »          [retour au texte]

    [3] voir aussi à ce sujet "Problèmes de linguistique générale" de Émile Benveniste, tome 1, article 18.          [retour au texte]

    [4] voir  Historiettes.   : « Où est le chocolat ? »          [retour au texte]


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